Portrait d’un post-working class hero

Portrait d’un post-working class hero
Denis Fernand

Ne s’est-il rien passé depuis 40 ans ? Rien n’a donc changé depuis "Kes" en 73. C’est le sentiment que procure ce film de Clio Barnard qui ferait une digne petite-fille - le voilà, sans doute, le changement - de Ken Loach.

Arbor est un garçon sauvage. A l’école, on le dit hyperkinétique, il ne tient pas en place. D’autant moins que son frère junkie lui fauche régulièrement sa Ritaline.

Il dérange, alors on s’en débarrasse, et c’est lui le plus heureux. Fini l’école, à lui les trottoirs de Bradford, friche industrielle du nord de l’Angleterre (qui a vu grandir la cinéaste et aussi le peintre David Hockney).

Arbor arpente les rues et ramasse du brol, toutes sortes de métaux, de quoi se faire un peu d’argent auprès du ferrailleur. Il entraîne avec lui son pote Swifty, son contraire absolu, Laurel et Hardy. Swifty est deux fois plus grand, quatre fois plus mou, il est très doux, alors qu’Arbor déborde de rage et d’énergie. Autant l’un a le sens de ce business et des petites arnaques qui vont avec, autant l’autre a la passion des chevaux qu’il comprend mieux que les humains. Voilà un duo inséparable - l’un est tout pour l’autre et vice versa - sur leur carriole tirée par un cheval travaillant dur, toute la journée, à ramasser de la ferraille.

La métaphore est limpide, ces enfants et leurs familles nombreuses sont les déchets de la société, une main-d’œuvre qu’on n’arrive pas à recycler, dont on ne sait que faire, il n’y a pas de place pour eux.

Comme chez Loach, la peinture de cette working class abandonnée est hyperréaliste, décapante. Mais Clio Barnard, qui vient du documentaire, s’arrête avant la couche de trop, la noire glauque et désespérée.

Dans ce désert postindustriel, où la nature reprend ses droits, elle transcende son récit avec un sens du cadre d’une réelle puissance plastique. Sa démarche n’est pas sans rappeler l’approche du réalisateur de "Shame" : Steve MacQueen. Elle injecte aussi des touches de poésie, avec la complicité d’Oscar Wilde dont elle propose ici une relecture contemporaine du conte "Le géant égoïste".

Dans cette histoire, un géant chasse les enfants de son jardin et ceux-ci n’ont plus d’endroit pour jouer. Clio Banard voit dans un ferrailleur, ce géant qui pousse Arbor et Swifty, hors de l’enfance, hors de la légalité aussi. Un méchant ambigu toutefois, car il est aussi le seul adulte qui s’intéresse à eux.

Dès lors, Clio Barnard dépasse le tableau social, développe des relations complexes entre ces trois personnes qui sont d’autant plus palpitantes que les interprètes sont idéalement choisis. Le petit Conner Chapman surtout. Il est stupéfiant, hypnotique, totalement dégraissé de toute sentimentalité. Au-delà du récit et de la mise en scène, il est la raison d’être de ce film, tant il est extraordinaire à l’écran.

Fernand Denis

Réalisation, scénario : Clio Barnard, d’après l’œuvre homonyme d’Oscar Wilde. Image : Mike Eley. Avec Conner Chapman, Shaun Thomas, Sean Gilder… 1h31.