Voir le monde sans les yeux

Voir le monde sans les yeux
Heyrendt Hubert

Après deux courts métrages ("Mur" en 2006 et "Point de fuite" en 2011), le jeune Benjamin d’Aoust signe avec "La nuit qu’on suppose" son premier documentaire. Le jeune réalisateur belge cherche à comprendre comment se vit la cécité de l’intérieur. Comment se mettre dans la peau d’un aveugle ? Comment comprendre sa représentation du monde sans la vue ? Comment imaginer la cécité autrement que comme un noir infini ? Pourtant, "le monde de l’aveugle n’est pas la nuit qu’on suppose", disait déjà Jorge Luis Borges. Pour nous aider à pénétrer cet univers sensoriel différent, d’Aoust a rencontré cinq personnes ayant perdu la vue à différents moments de leur existence : l’avocate suisse Brigitte Kuthy Salvi, la philosophe à l’université de Toulouse Danielle Montet, le danseur bruxellois Saïd Gharbi, le linguiste montpelliérain Bertrand Verine et la peintre bruxelloise Hedwige Goethals.

"Est-ce que le fait de filmer des personnes aveugles induit quelque chose par rapport à votre manière de filmer ?", demande très justement l’un des témoins au cinéaste. Et il est vrai que la démarche est éminemment intéressante, le cinéma étant par excellence l’art de l’image. Formellement, Benjamin d’Aoust tente des choses, joue de la réduction de la profondeur de champs, des flous pour tenter de nous mettre dans les yeux d’un non-voyant. Rarement malheureusement son film ne parvient à dépasser le cadre des témoignages recueillis (pas toujours diablement intéressants) pour acquérir une véritable dimension cinématographique.

Reste néanmoins quelques belles séquences, où l’on découvre qu’être privé de la vue n’est aucunement synonyme de vie obscure et triste. Que les univers sensoriels et les démarches artistiques sont tout aussi riches que ceux d’un voyant. En témoignent ces scènes sensuelles de danse en compagnie de Saïd Gharbi. Ou l’émerveillement à observer Hedwige Goethals composer sur sa toile une marine en jouant des couleurs du ciel, de la mer et de l’horizon…H. H.

Scénario & réalisation : Benjamin d’Aoust. Photographie : Virginie Surdej & Benjamin d’Aoust. Montage : Cédric Zoenen. 1 h 13.