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Entretien : Charles Van Dievort

Henri Laquay

Avocat pénaliste.

Le fabriquant de bonbons Haribo a-t-il cédé trop facilement face aux critiques qui l’accusent de racisme ?

Haribo est une marque commerciale dont le seul et unique objectif est de vendre. Comme toutes les marques commerciales, elle veut éliminer toute polémique autour d’un de ces produits, parce que, aussi grotesque et ridicule soit elle, celle-ci peut amener à une diminution des ventes. Mais qui a jugé que les bonbons en question étaient synonymes de racisme ? La justice ? Des associations de pression ? Nous ne le savons pas. Il ne faut pas partir d’une décision purement commerciale et en tirer des arguments juridiques.

N’y a-t-il pas un risque de voir les commerçants s’incliner devant tous les griefs qui leur seraient faits et être paralysés par la crainte de choquer l’un ou l’autre ?

C’est le risque. Quantité de personnes peuvent considérer qu’un objet est raciste parce qu’il fait référence à un passé lointain dont on a même oublié l’histoire.

Le cas Haribo n’est pas isolé. En France, Leclercq a rebaptisé Bambizous ses meringues chocolatées préalablement appelées Têtes de nègre. On se souvient aussi des actions en justice contre l’album "Tintin au Congo". Faut-il voir du racisme partout ?

S’agissant de Tintin, il ne faut pas juger avec nos yeux actuels ce qui s’est passé auparavant. C’est l’erreur à ne pas commettre. La Cour d’appel de Bruxelles a d’ailleurs considéré que cet album n’est pas une œuvre raciste. Dans le cas contraire, il faudrait mettre au pilon des centaines, voire des millions d’ouvrages contenant des propos déplacés des uns à l’égard d’autres. Qu’il s’agisse de personnes de couleur blanche à l’égard de personnes de couleur noire, de Chinois à l’égard de Japonais et inversement, etc. Nous devrions alors faire un grand bûcher où brûler toutes nos œuvres. Cette surenchère est inacceptable. Qu’on le veuille ou non, que ce soit glorieux ou pas, ce passé fait partie de notre histoire universelle. Objectivement, une surenchère s’installe dans notre société. Il doit y avoir des limites.

Lutter contre le racisme de cette manière, c’est faire plus de mal que de bien ?

Il faut lutter contre les actes racistes, mais il ne faut pas considérer un fait historique, ou un fait actuel minime, comme étant un acte raciste. Ce faisant, on occulte peut-être les vrais actes racistes. Ce serait ouvrir la boîte de Pandore. Est-ce parce que Zwarte Piet est noir que toute la communauté noire est méchante ? Non ! Si on met à sa place un homme de couleur jaune, ce sera la communauté asiatique qui va nous en faire grief, etc.

En Suède toujours, un nombre non négligeable de bibliothèques municipales refuse d’avoir "Tintin au Congo" dans leurs collections ou impose des critères très stricts pour le prêt de cet album. C’est déjà aller trop loin ?

Je conseille à ces municipalités de fermer leurs bibliothèques. Il n’y a pas une œuvre littéraire créée voici dix ou quinze ans qui ne contiennent pas des passages que vous pouvez peut-être considérer comme raciste. En bannissant tous ces ouvrages, il ne restera plus dans ces bibliothèques que des œuvres écrites actuellement et qui obtiennent l’aval de notre société.

Des œuvres qui, autorisées aujourd’hui, ne le seront peut-être plus dans 50 ou 150 ans ?

Exactement. Tout le monde s’accorde pour dire que les œuvres créées actuellement, que ce soit en télévision, en littérature, etc., contiennent beaucoup de violence. Dans 50 ans, la mentalité ayant totalement changé, certains demanderont peut-être qu’elles soient retirées des bibliothèques et des espaces publics. Peut-être seront-elles considérées comme ignobles et insupportables.

Le climat actuel vous choque-t-il ?

Ces demandes sont à mes yeux secondaires. Il n’y a pas eu de grandes mobilisations citoyennes en faveur d’interdictions de la sorte. Les personnes qui intentent les actions dont nous avons parlé ne représentent pas la société en général. Cette histoire d’Haribo est un épiphénomène qui ne concerne pas grand monde.

Entretien : Charles Van Dievort

"Il faudrait mettre au pilon des centaines, voire des millions d’ouvrages contenant des propos déplacés des uns à l’égard d’autres."