Quand le thril ler est amoureux

"AMOUR CRIME PARFAIT" Un film de Arnaud et Jean-Marie Larrieu
"AMOUR CRIME PARFAIT" Un film de Arnaud et Jean-Marie Larrieu
Denis Fernand

Ce qui marque, ce sont les paysages dans lesquels on a vécu. Ecrivez-moi le paysage de votre père, de votre mère, de votre frère ou votre sœur", demande le professeur en charge de l’atelier littéraire. Voilà un exercice stimulant pour les étudiants. Un exercice évident aussi, tant leur auditoire est une perle de verre déposée au bord d’un lac dans un décor montagneux suisse.

Et, par ailleurs, on est chez les Larrieu. Souvenez-vous de leur film où Sabine Azéma jouait une peintre du dimanche butant sur une difficulté : comment faire entrer le paysage dans sa toile ? Un aveugle lui venait en aide. Connaissant - visiblement !!! - ce paysage dans ses moindres détails, il attirait son attention sur une maison abandonnée. Elle allait lui permettre d’entrer dans le cadre. De faire de ce paysage, son paysage.

Le film s’appelait "Peindre ou faire l’amour". A propos de faire l’amour, notre professeur (épatant Mathieu Amalric) est aussi un spécialiste, et il aime partager son savoir. Une étudiante très motivée l’a accompagné jusqu’à son chalet pour un cours particulier, mais au matin, elle gît inanimée sur le lit.

"L’amour est un crime parfait", prétend le titre. Que s’est-il passé ? On ne sait pas, même notre professeur semble l’ignorer. Le corps disparaît et le prof reprend le boulot le cœur léger. C’est du moins l’impression qu’il entend donner au policier et à la belle-mère (ça marche aussi sans tiret) de l’étudiante qui le pressent de questions. Sa réputation de séducteur lui vaut quelques soupçons. Ça sent le thriller policier mais surtout amoureux, car l’amour, c’est le sujet du titre. Car la vie amoureuse de ce professeur est complexe. Il doit à la fois faire face aux assauts d’une étudiante déterminée, percer le jeu de la charmante belle-mère qui cumule les coïncidences. Sans oublier l’agacement de sa sœur qui partage son chalet, son espace professionnel et bien d’autres choses encore. Tout cela sans perdre de vue le recteur qui l’a dans le collimateur.

En fait, les Larrieu nous promènent entre la vallée et les cimes. Ça monte, ça descend, et par moments, le scénario patine. Normal, il n’arrête pas de neiger. Le récit glisse ainsi d’un personnage à l’autre, d’un paysage à l’autre. De la nature somptueuse et inébranlable à l’architecture contemporaine avec des murs de verre et des vagues de béton. Entre les deux, s’amorce une confrontation captivante et transparente.

Evidemment, on sent que le thriller conventionnel n’est pas la tasse de tisane aux Larrieu. Les policiers, les cascades, les fusillades, ils s’en foutent; ce qu’ils aiment, c’est l’atmosphère. Le suspense ajoute une dose d’adrénaline à leurs dialogues littéraires et parfois même pédagogiques - oxymore, romantisme et surréalisme -; il électrise leur univers singulier tout en étrangeté et perversité, tout en décalage et paysages.

Fernand Denis

Réalisation, scénario : Jean-Marie et Arnaud Larrieu, d’après "Incidences", de Philippe Djian. Avec Mathieu Amalric, Karin Viard, Maïwenn, Sara Forestier, Denis Podalydès… 1h51.