Et si l’économie nous parlait du bonheur ?

Et si l’économie nous parlait du bonheur ?
Inconnu

Laure Malchair Commission Justice et Paix Belgique francophone; auteur de "Et si l’économie nous parlait du bonheur ?", Editions Couleur Livres, 2013

En mai 2013, la Wallonie a annoncé qu’elle allait se doter de cinq nouveaux indicateurs pour mettre au service de l’action publique des outils susceptibles de mieux prendre en compte les variables sociales et environnementales. Ce 23 janvier 2014, c’était au tour de la Chambre de voter une loi visant à développer une série d’indicateurs complémentaires au Produit intérieur brut (PIB) en vue de mesurer la qualité de vie, le développement humain, le progrès social et la soutenabilité de notre économie. Un réel engouement existe donc en Belgique pour le développement de ces indicateurs ! Que signifie tout ceci ? Et quels sont les enjeux autour de ces outils ?

Pour rappel, notre PIB, l’un des éléments centraux de la comptabilité nationale, a été à l’origine conçu comme un instrument strictement technique permettant de mesurer la richesse créée par un pays pendant une période donnée. Son usage a pourtant glissé au fil du temps. Aujourd’hui, à une époque qui a placé la croissance au cœur de son modèle de développement et n’est pas loin d’avoir érigé la productivité en objectif en soi, un PIB en augmentation est généralement analysé comme signe de bonne santé, et donc comme indice d’évolution positive pour les citoyens. Or de nombreux éléments contribuant à la richesse d’un pays ou au bien-être de ses habitants ne sont pas inclus au calcul du PIB, rendant donc erronée cette assimilation "croissance du PIB" à "augmentation de la satisfaction de vie" ! Inversement, certains facteurs diminuant notre satisfaction de vie, comme les accidents de la route, peuvent générer une augmentation du PIB.

De ce constat est née une réflexion, amorcée dans les années 70 dans certains cercles académiques et politiques, autour de l’opportunité de mesurer autre chose que la croissance économique pour rendre compte des dimensions importantes de la vie des citoyens et sur la meilleure façon de le faire. Le premier enjeu, de taille, étant de revenir à cette question qui a traversé les âges et les continents, nourri les réflexions de tant de philosophes, sociologues ou économistes, à savoir ce que serait la prospérité, voire le bonheur, à évaluer. Car si l’on s’accorde autour de certains facteurs, il faut bien se rendre à l’évidence qu’il n’existe pas de définition objective du bien-être... En conséquence, construire un indicateur alternatif ou complémentaire au PIB, ce sera nécessairement véhiculer une certaine idée du bien-vivre.

A cet enjeu central vient naturellement se greffer la question des acteurs contribuant à la réflexion. En d’autres termes : qui a la légitimité de déterminer ce qu’il convient de prendre en compte pour notre société, qu’elle soit locale ou globale? Cette question est cruciale parce qu’aujourd’hui, on a parfois l’impression que les grands débats de société relèvent de la sphère des experts de haut vol, en particulier souvent des économistes. Nous traversons une période difficile où les enjeux, locaux et globaux, ne sont guère aisés à démêler et où les citoyens ont de moins en moins le sentiment de pouvoir peser sur les décisions collectives, les choix politiques et leur destin commun. Le rôle des experts est bien sûr essentiel car leurs apports, tant théoriques que méthodologiques, permettent de canaliser et de nourrir la réflexion, ainsi que d’appuyer la conception technique des outils. Mais cet apport ne doit toutefois pas occulter les autres facettes du travail pour lesquelles la participation d’autres acteurs est indispensable.

En effet, la question de la définition de la prospérité, qui s’ancre tout naturellement dans la réflexion sur le fonctionnement des sociétés, traverse tous les domaines et niveaux de la vie en collectivité. A côté des experts, il importe donc particulièrement que les citoyens puissent s’approprier ces questions, sentir que le monde en devenir prend en compte les catégories de vie qui leur parlent. La création collective de solutions constructives et durables, dont font partie ces indicateurs, est extrêmement complexe, mais importante.

Le politique doit quant à lui être replacé aux commandes du projet de société de façon à ce qu’il puisse, à chaque niveau, en gérer l’articulation des différentes composantes, équilibrer les apports des acteurs et assurer la pérennité de l’ensemble. Comme cela a été le cas pour le choix des indicateurs complémentaires en Wallonie, les autorités publiques ont à accompagner l’identification des questions clé et les grands enjeux avec les citoyens et à encadrer le rôle des experts.

En Belgique, les avancées tant régionales que fédérales concernant ces indicateurs sont l’occasion de remettre la question de notre projet de société au cœur du débat : que veut-on mesurer ? Pourquoi ? En vue de quel type de société, de quelle "après-crise" ? Car il est évident que les indicateurs ne seront jamais, à eux seuls, la réponse entière à la question de la soutenabilité, mais qu’ils peuvent, en intégrant des préoccupations plus ou moins diversifiées, attirer l’attention des responsables politiques et devenir une boussole importante. Ils offrent une formidable opportunité aux citoyens de se (re)poser la question de la finalité de notre société et de s’inscrire dans une dynamique positive de changement.

Autrement dit, la réflexion autour de ces indicateurs a aujourd’hui une double portée. D’une part, elle offre la possibilité de se poser la question des boussoles dont nous souhaitons nous doter, en vertu d’objectifs de société plus clairement identifiés. L’enjeu aujourd’hui, suite au vote à la Chambre notamment, est de faire en sorte que l’esprit du travail mené soit respecté et que ces indicateurs soient réellement rendus effectifs par une intégration dans le tableau de bord de nos décideurs et une participation citoyenne.

D’autre part, cette réflexion peut être réellement porteuse au niveau démocratique. Au-delà du geste posé au moment des élections, un dialogue est à recréer entre citoyens et responsables politiques et ces instruments de mesure peuvent en constituer une base. L’action collective est essentielle pour lutter contre le sentiment d’impuissance qui risque de découler d’une trop grande séparation des sphères politiques et économiques de celle des citoyens. Les scientifiques et les politiques ont besoin que les citoyens réfléchissent et se positionnent. En s’investissant pour un projet commun, les citoyens peuvent se sentir réellement concernés par l’évolution des différents indicateurs qui auront été choisis et avoir moins l’impression de devoir "subir" certains choix politiques parce qu’ils y auraient contribués.

Le chantier entamé en Belgique nous engage dans une voie qui a un fort potentiel de changements positifs. Soyons attentifs à ce que nous, les citoyens, y prenions place !