Où est le réel ? Où est l’illusoire ?

Verdussen Monique

Jacques Richard est peintre depuis quelque quarante ans et a une formation de musicien. On ne peut faire abstraction de ces deux modes d’expression qui lui sont habituels lorsqu’il s’implique dans un troisième : la littérature ralliée en 2010 avec "La plage d’Oran", ensuite avec "Petit traître" qui l’inscrivit en 2012 parmi les finalistes du prix Rossel. Tout, dans son écriture, respire la poésie et la musique. Il est toutefois difficile de le rattacher à un genre littéraire précis tant s’imbriquent, notamment dans son récent livre, "L’homme, peut-être… et autres illusions", la nouvelle, le récit, le fantastique, la poésie… C’est à travers mots, images, couleurs, impressions et rythmes des phrases qu’il interroge un certain nombre de réalités familières pour les renvoyer déformées, rêvées, inattendues, plongeant le lecteur dans une sorte de désarroi intranquille. Voit-il ce qu’on lui fait voir ? Voit-on ce que l’on croit voir ? Dit-on, comprend-on, ce que suggèrent les mots employés pour dire ? Où est le vrai ? Où est l’illusoire ? Les évidences de la narration semblent s’inverser au fil du langage. Quelque chose change sans que l’on puisse clairement en déterminer les pourquoi et comment. Dans une sorte de déplacement de perspective ou de prise de distance, on perçoit différemment le cercle étroit des certitudes que l’on avait.

Tout cela semble compliqué. Ce l’est. À moins de s’abandonner, sans s’accrocher à la logique, à l’étrangeté des courtes histoires qui se succèdent. Chaque nouvelle capte un moment de vie réelle pour le réfléchir dans un jeu de miroirs qui bouscule les convictions ou les attentes que l’on pouvait avoir. En nous faisant monter d’un cran ou en nous projetant dans un face à face grossissant, la narration se dilue pour faire place à une sensation - ou impression - de flou, de mystère, d’indéfini… On est soudain ailleurs. Ce peut être dans un absurde qui, dans une situation inverse, n’est pas étranger à un Raymond Devos lorsque, dans le texte "Chien", un être humain se mue peu à peu en animal. La frontière est mince entre le connu et l’inconnu, entre le regard que l’on porte sur les autres et celui dont on a tendance à ne pas se voir, significativement illustré par "Le cadre en argent noirci".

La réflection renvoie ici à la réflexion. Mais il ne faut pas y aller avec des a priori. Il faut se laisser surprendre par quelque chose que l’on perçoit sans que les sens ou la logique semblent y participer. "Cela semble s’adresser à une autre partie de mon entendement". Une écriture simple et épurée, très visuelle, traversée par le silence des ellipses et par une scansion classique qui donne à l’ensemble un rythme musical accaparant constituent un atout composite de cette variation. Insolite.

Monique Verdussen

L’homme peut-être, et autres illusions Jacques Richard Ed. Zellige / Vents du Nord (zellige.edition@orange.fr) 176 pp., env. 16,50 €