Carême - l’opium et le sel

Contribution externe
Eric de Beukelaer
Eric de Beukelaer ©JOHANNA DE TESSIERES

Le regard du prêtre

Ma chronique dans les colonnes de ce journal il y a deux mois, traitait des super-salaires. Elle me valut quelques critiques argumentées (ce que j’encourage : le fait d’écrire pour "La Libre" n’est pas un gage d’infaillibilité), mais suscita également plusieurs réactions de lecteurs, dérangés par une réflexion qui les concernait d’un peu trop près. Ceux-là me lancèrent, agacés ou gênés : "Tu exagères !" Ma chronique du mois dernier se penchait, quant à elle, sur l’enjeu philosophique de l’avortement. Une fois encore, aux désaccords argumentés se mêlèrent des envolées épidermiques : "Pourquoi encore remuer ce sujet qui fâche ?"

En cette veille de mercredi des cendres - qui marque le début du Carême - ceci donne à penser. Si les quarante jours préparant à Pâques doivent avoir une utilité spirituelle, c’est celle de remettre en question. La foi chrétienne est trop souvent confondue avec un confort moral - un anesthésiant à l’angoisse, une religion sirupeuse du Bon Dieu qui apaise tout ce qui chatouille la conscience, une pseudo-spiritualité qui endort l’âme et rend esclave de la peur et des passions. Bref, selon la formule célèbre de Marx - un opium pour le peuple. Telle n’est pas la dynamique de l’Esprit - et le carême est là pour le rappeler : "Vous êtes le sel de la terre; mais si le sel a perdu sa saveur, avec quoi sera-t-il salé ?" (Matthieu 5:13).

L’Esprit-Saint nous donne le goût de Dieu. Pas un goût doucereux, qui fait de nous des béni-oui-oui. Pas un goût amer, qui fait de nous d’éternels frustrés. Pas un goût fade, qui fait de nous des êtres apathiques. Mais bien un goût pimenté. Un goût qui réveille. Un goût qui éveille à la vie, au sens de Dieu et à l’amour des hommes. Les chrétiens sont moins nombreux aujourd’hui ? Indéniablement - mais nul besoin de mettre beaucoup de sel sur les aliments. Une petite pincée suffit. A condition que ce sel ait du goût, car "si le sel se dénature, comment redeviendra-t-il du sel ? Il n’est plus bon à rien".

La morale chrétienne dérange, car elle nous tire de nos conforts mentaux. Elle soutient le Marché libre et l’esprit d’entreprise, mais appelle à un arbitre international pour canaliser la finance mondiale. Elle défend la famille traditionnelle, mais récuse la stigmatisation des différences (à méditer par ces pays qui criminalisent l’homosexualité). Elle est conservatrice dans sa défense des valeurs domestiques, mais progressiste dans sa promotion des enjeux politiques. Elle prêche le développement humain, mais en harmonie avec l’écologie. Elle s’adresse à l’âme, mais jamais désincarnée du corps. Elle dénonce le péché, mais aime le pécheur. La morale chrétienne exige tout de nous - soit la sainteté. Mais elle comprend tout et, surtout, elle pardonne tout. Voilà pourquoi, elle insupporte le libertin et choque le puritain. Tel le sel…

Il y a quelques jours, je fus invité à présenter le catholicisme au sein d’une loge maçonnique. Ambiance respectueuse. Echanges francs et musclés. En me raccompagnant, un des organisateurs me glissa : "Personne n’a sans doute converti l’autre ce soir, mais on s’est rencontré." Rencontrer celui dont la différence dérange et lui exposer quel sel donne goût à sa vie, c’est déjà beaucoup. Le lendemain soir, je rentrais en vélo d’une réunion et passais devant la place cathédrale de Liège. De jeunes chrétiens chantaient leur foi sous la pluie et je décidais de me joindre à eux. La plupart des passants les évitèrent en accélérant le pas, comme dérangés par leur juvénile audace. Quelques étudiants éméchés et plusieurs sans-abri s’arrêtèrent. Ceux-là acceptèrent de bonne grâce de se laisser surprendre par ces jeunes pleins de sel. S’ensuivirent de riches échanges.

Et vous - opium ou sel ? A tous ceux qui entament leur quarantaine spirituelle, je souhaite un fructueux temps de carême.

Eric de Beukelaer

Chroniqueur Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/