Stephen King, roi de la joie

Lorfèvre Alain
Les montagnes russes a la Foire du Trone le 29 mars 1959 Neg A71606 big dipper or roller coaster at fun fair in Paris march 29, 1959 -- parc d' attraction loisirs fete foraine funfair leisure amusement park REPORTERS / Rue_des_Archives
Les montagnes russes a la Foire du Trone le 29 mars 1959 Neg A71606 big dipper or roller coaster at fun fair in Paris march 29, 1959 -- parc d' attraction loisirs fete foraine funfair leisure amusement park REPORTERS / Rue_des_Archives ©Rue_des_Archives / REPORTERS

L’écrivain américain conserve une imagination sans limite et une capacité de production remarquable. Un récit pur King qui brasse aussi des idées.

En mai, Stephen King fait ce qu’il lui plaît le plus : nous réjouir avec un nouveau roman. A 66 ans, l’écrivain américain conserve une imagination sans limite et une capacité de production remarquable. Tout en assumant sa volonté de toucher un large public, et n’ayant absolument pas la prétention de "faire de la littérature", King n’en signe pas moins des romans d’une qualité narrative et formelle qui fait trop souvent défaut au (large) tout-venant de ses copieurs.

Moins de six mois après la sortie francophone de "Docteur Sleep", sa suite à "Shining" (http://bit.ly/1hVFKtl), à peine un an après celle de "22/11/63" (http://bit.ly/1rRAmKE), voici "Joyland", nouveau récit fantastique situé dans l’univers des forains. L’intrigue demeure du pur Stephen King, histoire de fantôme sur fond de crimes sordides. Mais, comme toujours chez l’auteur, le récit brasse des idées. Si Stephen King conserve notre affection de lecteur (et de critique littéraire), c’est que, au-delà de son art de suspense et du frisson, ce conteur hors pair donne du corps et de l’esprit à ses écrits.

Devin Jones, son narrateur, étudiant déçu en amour, postule dans un parc d’attraction de troisième zone, situé dans le Maine. Cet état du nord-est des Etats-Unis est le décor de la majorité des romans de King - qui y est né et qui y réside toujours. Devin est aussi aspirant écrivain. Comme l’était King en 1973, année du récit, "celle de l’embargo sur le pétrole de l’Opep, celle de la déclaration de Nixon comme quoi il n’était pas un escroc, celle de la disparition d’Edward G. Robinson et de Noel Coward". Comme Devin, encore (et comme Danny Torrence dans "Docteur Sleep"), King exécuta quantité de boulots saisonniers durant ces années de vache maigre.

De ce passé, il a conservé un amour des petites gens, des communautés soudées autour du travail - mais pas des notions, dangereuses à ses yeux, de patrie, de politique ou de religion : le communautarisme est, au contraire, toujours synonyme de danger et d’intégrisme chez King. Ce qui reste remarquable chez l’auteur, et qui transparaît dans les premiers chapitres de "Joyland", c’est la prédominance de personnages fondamentalement bons. King n’est pas un cynique. S’il n’a aucune illusion sur la capacité de la nature humaine à engendrer souffrances et malheurs, il reste par contre un humaniste convaincu également de la capacité de certains à aider ou soutenir leur prochain. Il y a une forme de morale artistique dans ce choix : Stephen King sait qu’il est lu par des adolescents. Il tient, modestement, à leur transmettre une philosophie de vie où le respect de l’autre domine, où l’entraide et la solidarité sont des valeurs cardinales, où l’argent n’est qu’un moyen de subsistance, jamais une fin en soi.

Son portrait du directeur du parc d’attraction Joyland est particulièrement touchant et en dit long sur ses convictions : cet homme-là préfère un parc à échelle humaine, qui est l’addition des personnalités de ses employés plutôt qu’une machine aseptisée, uniformisée et réglementée à la Disneyland. C’est quasiment une profession de foi de la part de l’auteur, qui cherche avant tout à susciter le plaisir des lecteurs tout en refusant les recettes faciles. Derrière son statut de machine à best-sellers, se cache encore et toujours le gamin qui était lui-même un lecteur avide de frissons. Plutôt de que chercher à séduire les foules, Stephen King se fait d’abord plaisir. Et c’est bien pour cela que celui-ci est communicatif.Alain Lorfèvre

Joyland Stephen King traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Océane Bies et Nadine Gassie Albin Michel 324 pp., env. 21,90 €

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