La punaise, le rayon cosmique et les urnes de Schaerbeek

La punaise, le rayon cosmique et les urnes de Schaerbeek
Contribution externe

Le couac informatique qui a retardé le dépouillement du résultat des élections du 25 mai n’a pas fini de faire parler de lui. Pour certains, il condamne le vote électronique. Mais le bug est-il toujours informatique ?

Le "bug informatique" qui a retardé, dans quelques bureaux de vote, la publication des résultats du scrutin de ce 25 mai n’est pas le premier incident du genre. Invariablement, un tel couac informatique médiatisé déclenche railleries, sarcasmes et indignations. Au-delà de la déception et de la colère, bien compréhensibles, posons les bonnes questions. Celles susceptibles de conduire à une utilisation juste et raisonnée des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) dans la société en général et dans la sphère du service public en particulier.

Heureusement, les commentaires caricaturaux commencent à s’user. En particulier, cette vue magique de l’informatique comme une technologie opaque utilisée par des apprentis sorciers n’est plus tellement d’actualité. Faut-il pour autant oublier qu’il y a à peine 10 ans, le ratage informatique dans un bureau de vote de Schaerbeek (déjà !) a provoqué l’ire générale dans la blogosphère, non pas tant par l’incident lui-même, qui était somme toute minime, que par la justification qui avait été donnée en évoquant un "basculement aléatoire et spontané" d’une position binaire qui pourrait être attribué à … "un rayon cosmique" !!! Une bonne histoire belge que l’on a crue classée.

Au-delà de l’anecdote, c’est la question de la responsabilité qui est et qui doit être posée.

Ce fut peut-être commode, au moins au début de l’informatique, d’alimenter une vision opaque et ésotérique de la technologie. Une vision qui permet d’éluder la difficile question de la responsabilité et du choix. Le terme "bug" lui-même, utilisé pour désigner un dysfonctionnement dans cette technologie et uniquement celle-ci, n’est pas neutre. On raconte que ce mot provient d’un insecte, une "punaise", qui s’est glissée dans les relais du système Harvard Mark II, en 1947… déjà ! Un insecte, comme un rayon cosmique, est une cause externe, imprévisible et ne peut donc pas être tenu pour responsable "accountable" du couac. Les acteurs de la SNCF regrettent probablement de ne pas pouvoir invoquer une quelconque punaise ou un rayon cosmique pour expliquer le couac des rames de trains trop larges.

Venons-en à la question de la responsabilité. Il ne s’agit pas de pointer ici un individu ou une équipe qui aurait commis la négligence technique, nous n’avons pas les éléments précis pour cet exercice. Il ne s’agit pas non plus d’incriminer globalement la technologie dans son entièreté en déclarant définitivement la "mort du vote électronique", laissons cela aux politiques en colère. Mais profitons-en plutôt pour interroger les "choix" qui avaient été posés ou qui auraient dû l’être.

Prenons les TIC pour ce qu’elles sont, un outil pouvant être bien ou mal utilisé. Leur utilisation pour le vote électronique, ou pour toute autre tâche au service du citoyen, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la gouvernance numérique, n’est autre que le résultat d’une série de choix effectués par un ensemble de décideurs, politiques, managériaux administratifs ou techniques, tout au long d’un processus complexe qu’il convient d’analyser globalement et d’améliorer constamment. La question intéressante est donc de savoir comment les choix sont posés, par quels acteurs, avec quelle formation, pour répondre à quels critères et sous quelle responsabilité. Une question qu’il convient de poser d’une façon réfléchie, raisonnée, explicite et transparente de manière à s’assurer que la gouvernance digitale est au service du public.

Le cas du vote électronique nous fournit un excellent exemple type pour préciser le genre de questions à poser et le processus à suivre. Il s’agit, avant tout, de poser la question de l’opportunité du vote électronique. Quels critères veut-on améliorer ? La rapidité du dépouillement, la précision, la possibilité de publier plus vite les résultats, la possibilité d’une analyse plus fine et instantanée ou un simple vernis de modernité ? Et quels critères veut-on préserver absolument parce qu’ils incarnent notre modèle démocratique ? La transparence, la possibilité de recomptage par tout citoyen, l’anonymat ? Il faut ensuite traduire ces critères en termes de niveau d’exigence sur la solution technique potentielle : Quel temps de dépouillement visons-nous ? Quel niveau d’erreur tolérons-nous ? Quel temps de réactivité des équipes techniques souhaitons-nous ? Quel est le nombre de votes que nous sommes prêts à recompter ou même à annuler en cas d’erreur ? (Dans le cas du scrutin du 25 mai on parle d’annuler 2 000 votes, étions-nous prêts à le dire explicitement avant ? Ou plus généralement étions-nous prêts à parler de la possibilité d’erreur ?). Ensuite, forts d’un cahier des charges complet, précis et exigeant, la question du prix de la qualité doit être posée : Combien sommes-nous prêts à payer pour quelle amélioration ? Pour finir, la question de l’adaptation des procédures et règlements en vigueur doit systématiquement être posée. Automatiser en considérant que "toute chose étant égale par ailleurs" au niveau des procédures conduit rarement à des solutions cohérentes. Le dispositif juridique doit souvent être adapté pour garder les mêmes garanties démocratiques dans un contexte nouveau. A titre d’exemple, une question que l’accident de dimanche dernier suscite est de savoir si le rôle d’un président du bureau de vote est toujours le même lorsque ce dernier ne peut faire son constat que sur base des rapports d’experts fournis par le SPF.

Comme on le voit, bien plus loin que la simple question d’une négligence technique prise isolément et de ses conséquences lamentables sinon risibles, la question de la gouvernance digitale nécessite des réflexions plus vastes. Mais peut-on faire l’économie de ces réflexions qui impliquent des aspects économiques, organisationnels, juridiques et politiques lorsqu’il s’agit de marier une technologie prometteuse mais bouleversante avec un service public, pilier essentiel dans une démocratie ?

Naji Habra

Doyen de la Faculté d’Informatique à l’Université de Namur. Co-titulaire de la chaire e-gouvernement.