Un jour, un train

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Denis Fernand

Quand un soldat anglais post-traumatisé prend le train de son passé, qui le conduit en Birmanie.

Le train avait trois minutes de retard, aucune chance, estime M. Lomax, d’encore attraper la correspondance. Mais quand on connaît les horaires par cœur, il existe d’autres itinéraires pour rejoindre sa destination. D’autres paysages à voir, peut-être d’autres rencontres à faire.

Cette femme en aurait gagné du temps si elle avait croisé notre railway man au début de sa journée. Mais elle serait restée sans savoir où l’on peut se faire une armure et qui fut pendu à Leicester. Tous les voyages ont une fin, chacun reprend alors son chemin. Mais avec un bon horaire, on peut aider les aiguillages à croiser les destins. Quelques gares plus tard, l’un et l’autre décident de s’accrocher comme des wagons, de partager les mêmes rails.

Mais à la maison, il arrive à l’homme du train de ne plus être un gentleman, de crier violemment de douleur, de changer brutalement d’humeur. L’émotion du mariage, l’ivresse du bonheur ont libéré ses démons intérieurs que des dizaines d’années avaient étouffés au prix d’une vie de mort-vivant.

À l’heure où l’on célèbre les gueules cassées de la guerre 14-18; voici une histoire vraie qui aborde le choc post-traumatique de soldats de la guerre 40-45. En l’occurrence, des vétérans rescapés d’un camp japonais en Birmanie où ils furent utilisés à construire une voie ferrée, celle qui emprunte le fameux pont sur la rivière Kwai. Lomax ne manque jamais une réunion, mais s’assied à distance, feuillette en silence son horaire, jusqu’au jour où il demanda l’aide de ses compagnons pour retrouver la femme du train. Parviendra-t-elle à le soulager de son traumatisme, à le faire parler comme un psychanalyste, sans l’aide de Freud, juste de l’amour ?

Le récit va se révéler bien plus complexe, subtil, inattendu que l’amorce de son pitch. Il va aller au-devant du trauma, lui faire face en retrouvant son bourreau. Qui peut libérer la haine accumulée : la vengeance ou le pardon ? Est-il humainement possible de pardonner à celui qui vous a torturé ? D’autant que celui-ci guide aujourd’hui les touristes sur le lieu de ses crimes ?

Jonathan Teplitzky adopte la forme d’un grand film romanesque porté par des stars du calibre de Colin Firth et Nicole Kidman. Il propose un spectacle poignant tout en délivrant un témoignage incroyable répondant à des questions tristement d’actualité du Cambodge au Rwanda en passant par l’Afrique du Sud et la Syrie. La liste est interminable.

Les bonnes intentions sont louables et dans un souci d’être visible par le plus grand nombre, on sent aussi que la réalité a été édulcorée. Ainsi, on évoque le code du silence des vétérans. L’un d’eux - incarné par Stellan Skarsgård, maladroitement instrumentalisé par le scénario - explique à Mme Lomax que s’ils ne parlent pas c’est parce que personne ne les croirait. Les humiliations seraient-elles plus douloureuses, plus traumatisantes que les souffrances physiques ? La voie est esquissée par Jonathan Teplitzky mais il ne s’y engage pas.

Il n’en reste pas moins un film palpitant qui confronte le spectateur à des questions interpellantes. Colin Firth met sa sobriété à l’épreuve alors que Nicole Kidman tente de faire oublier sa disgrâce de Monaco.

F.Ds

Réalisation : Jonathan Teplitzky. Scénario : F.C. Boyce, A. Paterson d’après l’œuvre d’Eric Lomax. Avec Colin Firth, Nicole Kidman, Jeremy Irvine, Stellan Skarsgård… 1h56