Naissance d’une nation

Naissance d’une nation
Denis Fernand

Western féministe au Kurdistan avec la très belle Golshifteh Farahani.

Le représentant de la jeune démocratie kurde n’est pas peu fier. Il va accomplir une première action d’éclat devant les institutions nationales réunies.

Assis sur des chaises en plastique au milieu d’une cour d’école, un juge, un imam et un militaire écoutent le discours lyrique d’un procureur qui s’apprête à lyncher son premier condamné à mort. L’exécution est tellement foireuse qu’on a plutôt envie de rire. D’ailleurs, la potence improvisée ne résiste pas et le condamné s’écroule à terre, toujours vivant. Qu’est-ce qu’on fait ? Hé bien, on le repend, au panneau de basket cette fois.

Baran qui, depuis l’âge de 15 ans, se bat pour libérer son pays, n’a pas ri, n’a pas aimé la cérémonie. Il est même furieux au point de remettre sa démission et de retourner chez sa mère. Il ne met pas deux jours à le regretter. Matin, midi et soir, maman lui présente une fille afin qu’il se marie. Alors il demande sa réintégration.

On l’envoie faire la police dans une vallée à la frontière du Kurdistan et la Turquie. L’endroit est d’autant plus isolé que l’unique pont ayant été détruit, on ne peut y accéder qu’à pied ou à cheval. Le revolver à la ceinture et la kalachnikov en bandoulière, il entend faire respecter la loi tout seul, ou presque, alors que le seigneur local impose la sienne depuis des générations avec son escouade de hors-la-loi. D’ailleurs, ses six prédécesseurs n’ont pas fait long feu, le temps de se faire tirer le portrait accroché au mur.

Ce n’était pas des surdoués de la gâchette, car on est bien dans un western. Il y a tout, le shérif, les chevaux, la loi du plus fort, une population soumise - pas un chapeau ne dépasse -, des décors sublimes, une nature sauvage, la lumière magique et même un saloon, le "Pepperland" où l’on sert du thé au bar et de l’alcool sous le manteau, ce qui permet aux esprits de s’échauffer.

Au cas où la métaphore ne serait pas assez explicite, la partition parodie les films de Sergio Leone, mettant en avant, à la façon Morricone, une sonorité quasi inconnue. Ce n’est pas la guimbarde mais le Hang, instrument qui a l’air traditionnel mais a été mis au point par des Suisses voici une quinzaine d’années.

C’est l’irrésistible institutrice qui en joue, soit la belle en difficulté au milieu de ces machos allergiques à toute forme d’éducation et d’évolution. Quand l’enseignante demande à un élève combien font 1+1 ? Il répond 10 car son papa + sa maman = dix enfants.

Pour le potentat local, il n’y a pas 9x4 solutions, il faut se débarrasser vite fait de ces empêcheurs de contrebander en triangle (Turquie, Kurdistan, Iran) les médicaments, les armes, l’alcool.

Hiner Saleem met un point d’honneur à nous faire connaître le sens de ce mot dans cette partie du monde. Comment on le perd surtout en permettant à une fille de choisir son mari ou en privant un homme de sa kalachnikov.

Dès la première scène, Hiner Saleem impose un ton et un genre pour capter le spectateur, l’intriguer, en lui montrant que le western s’est expatrié sur un autre continent, que c’est une étape dans les fondations d’une nation. Korkmaz Arslan joue le shérif et ce n’est pas demain la veille qu’on entendra le train siffler trois fois.

Quant à la grâce et au tempérament de la très belle Golshifteh Farahani, elle inscrit ce western - plutôt ce eastern en fait - dans l’air du temps, celui du féminisme.

Fernand Denis

Réalisation, scénario : Hiner Saleem. Avec Golshifteh Farahani, Korkmaz Arslan, Suat Usta… 1 h 34.