Leur été 36

Leur été 36
Verdussen Monique

Où Lydie Salvayre conjugue la guerre d’Espagne au passé-présent.

Au plus profond de la détresse, surgissent parfois des épisodes heureux qui laissent d’ineffaçables traces dans la mémoire. Ainsi des quelques semaines d’éblouissement éprouvé en 1936, lors de l’insurrection libertaire qui marqua le début de la guerre d’Espagne, par une jeune fille qui, soixante-quinze ans plus tard, s’en souvient comme du seul moment où elle se sentit exister. Elle avait quinze ans à cette époque où elle fut amoureuse et heureuse. On l’appelait Montse. Elle était belle, joyeuse et encore naïve. Elle n’avait connu que les conventions, les misères et les contraintes de son village catalan et de son milieu paysan. Or, cette année-là, elle avait suivi à Barcelone son frère aîné, un révolutionnaire idéaliste, épris de liberté et de solidarité, avide de secouer l’immobilisme et la soumission des gens de chez lui.

De son vrai nom Montserrat Montclus Arjona, l’adolescente devenue vieille a tout oublié des événements qui se sont produits depuis la guerre. Mais, en les évoquant pour sa fille, elle se souvient parfaitement des enchantements de son été 36 qu’elle tient pour la seule aventure de sa vie. Sa fille, c’est… Lydie Salvayre, fille de républicains espagnols réfugiés en France. Et encore que le livre de celle-ci, "Pas pleurer", soit baptisé roman, on ne peut douter que le dialogue entre les deux femmes n’est pas imaginaire et qu’elles en sont, l’une et l’autre, les personnages réels.

Nourrie de littérature, Lydie Salvayre qui signa son premier roman en 1991 avec "La déclaration" aime se retrouver en complicité de pensée avec de grands écrivains. C’est à Georges Bernanos qu’elle fait appel ici pour l’entremêler à son récit. Royaliste et catholique, celui-ci est assez étranger à son univers. Il n’en est que plus convaincant pour elle. Témoin oculaire de l’épuration exercée par les militaires espagnols à l’encontre des suspects d’actes anarchistes, l’écrivain français a le courage de dénoncer celle-ci, ses rafles et ses massacres d’hommes sans défense qui n’ont ni tué ni blessé personne. Dans son pamphlet "Les Grands Cimetières sous la lune" qui, paru en 1938, lui valut bien des critiques, non seulement il gronde de colère et d’écœurement contre les militaires nationalistes mais il fustige de mépris les puissances politiques et, surtout, ecclésiastiques ayant soutenu de leur silence, sinon de leur bénédiction, les violences inacceptables brisant les rêves de la racaille qui ne pense pas comme il faut.

Entrelaçant la voix plaisante de sa mère à celle, grave, de l’écrivain, Lydie Salvayre mêle deux témoignages et deux visions qui se recoupent et se complètent. Mais, parlant d’hier, elle parle aussi d’aujourd’hui, pointant en écho aux fanatismes, nationalismes, rumeurs, haines et peurs d’hier ceux qui, trop souvent, demeurent nôtres ici et maintenant. Son très beau livre désarme aussi par sa drôlerie. On y retrouve quelque chose de l’esprit qui nous avait fait beaucoup aimer "La Compagnie des spectres" paru en 1997. Si on ne souscrit pas avec enthousiasme au côté didactique de "La Petite leçon d’épuration nationale" qui se pointe là comme un pétard mouillé, on ne peut qu’être séduit par l’écriture générale du livre, tantôt fine et rigoureuse, tantôt poétique et franchement drôle quand intervient la langue décapante de la mère. Recréé à partir de l’espagnol qu’elle pratiquait et du français qu’elle ne connaissait pas en arrivant en France, ce parler franc et hautement pittoresque apporte une touche d’humour et de tendresse au propos sévère d’un roman, inspiré par la vie et par la politique, qui surfe allègrement sur la vague littéraire de saison.Monique Verdussen

Pas pleurer Lydie Salvayre Seuil 284 pp., env. 18,50 €