Un cri de colère et une tranche de survie

Bertels Laurence

Scènes "J’y pense et puis j’oublie" quitte les sentiers battus. "Monsieur" donne sens et humanité à la précarité.

Alain Moreau ne veut rien oublier. Et cherche au contraire à réveiller les consciences, pousser un cri de colère, dans "J’y pense et puis j’oublie…". Un spectacle inventif et surprenant qui nous mène là où on ne s’y attend pas et dont l’artiste a déjà créé plusieurs versions qu’il estimait trop frontales.

Dans ce camion de déménagement où le spectateur est emmené pas à pas loin des sentiers battus et des salles de théâtre, nous attendent deux amis, des marionnettes à taille humaine, pleines de vie, d’allure bonhomme et expressive, comme en crée souvent le Tof.

Une fête d’anniversaire se prépare, fanions et chapeaux pointus à l’appui. Mais l’invité surprise ne sera pas celui qu’on croit. Et chacun interprétera à sa façon l’issue du drame interactif, sans paroles et chargé de symboles, qui se joue sous nos yeux. Une mise en scène inventive et un propos intéressant mais qui n’atteint pas complètement sa cible en raison d’une certaine confusion contrairement aux autres spectacles du Tof, grand théâtre de marionnettes, qui brille souvent par sa minutie. Un spectacle auquel, malgré cette réserve, on pensera sans l’oublier.

Toute la dignité de "Monsieur"

Après avoir dormi sur un tas de livres qui le réchauffe, "Monsieur", authentique Luc Brumagne, joue les premiers accords des Suites pour violoncelle de Bach avant de laisser les Variations Goldberg de Glenn Gould l’encourager à commencer sa journée. Dos au public, il fait un brin de toilette dans le miroir de son armoire à pharmacie. Rituel d’un quotidien sacralisé dans cette mise en scène de Claire Vienne. Puis déjeune d’une tartine et d’un bol de café pendant qu’à la radio l’on disserte sur Aristote, le bonheur, sa souveraineté, l’argent qui peut être un but de travail, etc.

Les mots s’emballent, les concepts se bousculent, l’orateur s’enflamme… Monsieur n’y comprend plus rien et coupe le poste d’un geste brusque. Il classe ensuite quelques souvenirs dans un grand cahier posé au-dessus d’une veille armoire de fer cadenassée. Puis quitte son drôle d’accoutrement, débardeur sur pantalon trop large et bottillons fourrés, pour endosser son costume de velours rouge de scène. Enfin, de scène… Une grande surface, en réalité, ou quelque autre lieu commercial. Monsieur, artiste sur la touche, la tristesse accrochée au fond des yeux et le désespoir caché dans le pli du sourire, vend du rêve et des paillettes dans un supermarché sur fond de musiques ringardes…

Tranche de survie délicate du Théâtre de la Communauté, sans paroles mais pleine de sens et d’humanité venue rappeler que la dignité est avant tout une question d’attitude.

L.B.