L’écho d’une jeunesse inquiète

L’écho d’une jeunesse inquiète

Une errance très politique dans les nuits parisiennes.

L’Époque Documentaire De Matthieu Bareyre Scénario Matthieu Bareyre & Sophia Collet Photographie Matthieu Bareyre Son Thibaut Dufait Durée 1h30

Pendant trois ans, des attentats contre Charlie Hebdo du 11 janvier 2015 à l’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017, en passant par les manifestations contre la Loi Travail et le mouvement Nuit Debout, Matthieu Bareyre est parti à la rencontre de la jeunesse parisienne. Pour sonder ses rêves mais aussi et surtout ses peurs face à l’avenir.

Armé d’une petite caméra discrète et simplement accompagné de son preneur de son, le jeune cinéaste a parcouru les rues de la capitale française presque au hasard. D’Oberkampf à la place de la République, des terrasses de café aux boîtes de nuit branchées, il donne la parole à des bobos, des jeunes des quartiers, des BCBG ou à des Black Bloc, à tous ces jeunes qui profitent de la nuit à Paris pour se sentir vivre. Et ce sans autre commentaire, sans autre mise en scène que le montage. Avec la volonté de laisser s’exprimer la parole de jeunes en rupture avec la société dans laquelle ils ont grandi.

Tous ne sont pas adeptes de L’Insurrection qui vient, ouvrage collectif du Comité Invisible publié en 2007 qui a contribué à conscientiser une partie de la jeunesse. Mais tous ressentent un malaise, une angoisse sourde. Comme ce jeune étudiant en école de commerce de 18 ans, qui se sent perdu dans le choix que lui ont imposé ses parents, alors qu’il rêvait de faire de la philo ou de la littérature pour "se sentir utile". Quand une jeune fille de bonne famille, tout sourire, crie son besoin d’affection, confie sa peur panique d’"être seule et que tout le monde s’en fiche". Sur un trottoir, une jeune étudiante à Sciences Po complètement saoule, hurle, elle, sa frustration à la nuit parisienne : "C’est super intéressant mais super chiant bande de connards !"

Poésie urbaine

Porté par une bande-son alternant entre rap et électro, L’Époque est un documentaire fulgurant, dont le propos politique n’empêche pas une vraie ambition visuelle. Dans son premier long métrage, le jeune cinéaste parvient en effet à capter toute la poésie de la nuit, faisant par exemple se répondre le bleu des gyrophares de la police et les spots rouge des dancefloors.

Construisant, rencontre après rencontre, un portrait, éclaté mais cohérent, d’une jeunesse française en plein doute, Matthieu Bareyre capte parfaitement cet air du temps, cette "époque" qui donne son titre au film, à partir d’un graffiti croisé dans une rue : "Même les Pokemons trouvent que l’époque est morne." Tandis que, prophétique, Rose, jeune Française noire qui parcourt tout le film avec un regard acéré sur la répression policière qu’elle subit du simple fait de sa couleur de peau, en offre une définition au réalisateur : "L’époque, c’est le son que ça fait quand tu te prends un coup de matraque. Pock Pock. C’est aussi le son des boucliers quand tu balances des verres dessus."

Quelques mois plus tard, le mouvement des "gilets jaunes", durement réprimé par l’État français, venait confirmer ce triste constat…

Hubert Heyrendt