"Le Procès de Kafka est une métaphore de l’antisémitisme"

"Le Procès de Kafka est une métaphore de l’antisémitisme"

La metteuse en scène Hélène Theunissennous dit les raisons de son choix, son excitation, à l’aube d’un voyage d’étude à Prague.Entretien Laurence Bertels envoyée spéciale à Prague

Figure lumineuse de la scène belge, Hélène Theunissen monte Le Procès de Kafka et nous expose les raisons de son choix, dans un demisommeil, mais clairvoyante, dans l’avion qui nous mène à Prague, pour un séjour d’immersion sur les traces de Franz Kafka.

Pourquoi avoir choisi de monter "Le Procès" de Kafka, une œuvre passionnante mais dense, complexe voire difficilement accessible ?

Nous travaillons, en quelque sorte à l’envers. Tous les deux ans, on essaye de monter un spectacle qui nous rassemble tous et qui parle notre langage commun. Nous cherchons une œuvre qui va pouvoir convoquer le groupe et, qui répond à nos challenges artistiques. Je suis partie en vacances avec plein d’idées dans la tête, des romans et des pièces de théâtre où chacun pourrait avoir un rôle. J’ai pris Le Procès en dernière minute. Je l’ai lu, et au bout de 40 pages, je me suis dit : OK. C’est cela ! Car la distribution s’est imposée avec Bernard Gahide dans le rôle de Joseph K.

Qu’est-ce qui vous a convaincue ?

Le sujet m’est apparu tout de suite comme un grand questionnement qu’on ne parvenait pas à dénouer, mais cela éveillait ma curiosité. J’y voyais, en outre, des liens avec la société d’aujourd’hui, la politique, la métaphysique, la psychanalyse, l’humain. J’ai ressenti une urgence. J’ai aussi été très attirée par les qualités de l’écriture. Je me suis dit qu’il fallait rapidement l’adapter. D’autant que la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, dans la Pléiade, respecte la rigueur de l’écriture. Voilà pourquoi l’adaptation ne sera pas seulement théâtrale. On va garder de la matière romanesque et certains dialogues du roman.

Vous avez donc passé une bonne partie de vos vacances avec Kafka ?

Oui, j’ai fouillé toute l’histoire du roman. j’ai découvert que Kafka l’a commencé en 1914 et a mis un temps fou pour l’écrire. Il ne l’a d’ailleurs jamais achevé. Il avait écrit une dizaine de cahiers et de fragments du Procès et a demandé à son éditeur de les brûler. Heureusement, après sa mort, celui-ci a désobéi. Il a récupéré des morceaux et essayé d’y mettre de l’ordre, d’où l’aspect chaotique du roman, déconstruit, qui concourt au chaos humain de l’histoire, tant sur la forme que sur le fond. C’est aussi l’histoire du roman qui m’intéresse, que l’on racontera en plongeant dans l’œuvre de Kafka, qui est une grande énigme. Je veux rester dans le questionnement, donner à voir, à entendre et laisser à chacun son libre arbitre. Kafka est juif. Jospeh K, c’est lui, bien sûr. S’il est arrêté, nous nous disons immédiatement que c’est parce qu’il est juif et que ce Procès est une métaphore de l’antisémitisme, mais, en creusant le texte, nous découvrons qu’il nous ouvre beaucoup d’autres pistes de lectures, plus métaphysiques, qui sont parfois oubliées et que je souhaite déployer également.

Vous vous êtes également beaucoup intéressée à ses rapports avec son père, bien décrits dans la "Lettre au père", jamais envoyée…

Son père était un commerçant, un bourgeois. Il était despotique, tyrannique, autoritaire. Il voulait que son fils fasse les meilleures études. Voilà pourquoi Franz Kafka a fait le droit et a travaillé dans une compagnie d’assurances alors que son rêve était de devenir écrivain. Il écrivait beaucoup, mais son père a toujours dénigré son travail d’écriture. Franz Kafka a toujours souffert de n’être pas à la hauteur des espérances de son père, d’où son sentiment immense de culpabilité.

Il devait travailler, subvenir à ses besoins. Son œuvre ne cesse de parler de ces rapports dominant-dominé, mais surtout de la servilité du dominé face au processus des dominants. Il faut savoir qu’en allemand, Der Prozess signifie non seulement Le Procès mais aussi le processus.

Ce voyage à Prague est-il important pour la troupe ?

Très. Il va permettre à chacun de s’imprégner de la vie de Franz Kafka, de percevoir l’atmosphère de la ville. Kafka a toujours voulu aller à Vienne et à Berlin, où la vie culturelle était dense, mais il est resté à Prague où se passe Le Procès, même s’il ne la cite jamais.

L’expérience collective de la ville est une aventure. Les premières lectures vont être expérimentées dans cette ville que l’auteur a respirée.

Ce sera une étape importante dans notre travail. Nous allons voir des choses, entendre des sons, toucher des pierres… Et nous sortirons de ce voyage habités autrement par l’œuvre. Cela changera le résultat final. J’y crois profondément.

Bruxelles, du 5 au 25 mars, au Théâtre des Martyrs. Infos : billetterie@theatre-martyrs.be ou 02.223.32.08.