Philippe Bodson, un patron emblématique qui aura marqué ces 30 dernières années

Philippe Bodson, un patron emblématique qui aura marqué ces 30 dernières années

Portrait Ariane van Caloen

Philippe Bodson s’en est allé, ce samedi 4 avril, vaincu à 75 ans par le coronavirus, alors qu’on le croyait invincible, trop fort pour être happé par cette affreuse maladie. C’est un des patrons belges les plus flamboyants de ces trente dernières années qui nous a quittés.

Avec son physique de jeune premier, sa rapidité d’esprit, son côté charmeur, Philippe Bodson faisait partie de ceux qui ont eu de la chance dans la vie. Les fées s’étaient penchées sur son berceau. Et il le savait.

Issu d’une famille de la bourgeoisie liégeoise, Philippe Bodson reçut une éducation classique où les talents artistiques ont été autant stimulés que l’apprentissage des maths et du français. Il jouait au piano aussi facilement qu’il résolvait une équation. Ses études d’ingénieur civil furent presque une formalité.

De Glaverbel à Tractebel

Après avoir fait ses armes chez le consultant McKinsey à l’international, il entra chez Glaverbel, entreprise spécialisée dans la fabrication de verres plats. Il monta les échelons jusqu’à devenir le patron en 1980. Un patron qui avait le sens du show, c’est rare en Belgique. Etienne Davignon, qui avait quitté la Commission européenne pour rejoindre la Société générale de Belgique, le repéra assez vite et le fit entrer chez Tractebel, le pôle énergétique du holding belge surnommé la "Vieille Dame". Il fut l’un des artisans de la fusion des trois compagnies électriques de l’époque (Unerg, Ebes, Intercom), qui donnèrent naissance à Electrabel. La société fusionnée compte sept réacteurs nucléaires, ce qui faisait de la Belgique un des pays les plus nucléarisés d’Europe par tête d’habitant.

En 1987, l’Italien Carlo De Benedetti partit à la conquête de la "Vieille Dame" et de ses trésors cachés. Il lança une OPA qui secoua le monde économique belge, jusque-là un peu endormi. Même s’il n’était pas en première ligne, Philippe Bodson était très impliqué. Quand la Compagnie financière de Suez surgit comme chevalier blanc et prit le contrôle de la Générale de Belgique en 1991, Philippe Bodson n’eut pas d’état d’âme. Il ne savait pas que quelques années plus tard, il allait amèrement regretter l’arrivée des Français rue Royale, prestigieux siège de la Générale de Belgique.

La trahison de Suez

Au début des années nonante, il dirigea Tractebel avec un dynamisme enthousiasmant pour ses équipes. Entouré de quelques ingénieurs ambitieux, il œuvra à l’internationalisation de la société. Avant beaucoup d’autres, il avait compris que le continent découvert par Christophe Colomb était plein de ressources, en particulier pour la production d’électricité. Tractebel et Electrabel étaient des sociétés prospères, qui distribuaient chaque année de plantureux dividendes. Pendant ce temps, se préparait une opération à Paris qui allait tout faire basculer : c’était la fusion entre Suez et La Lyonnaise des Eaux pour en faire un groupe axé sur le service aux collectivités locales. On était en 1997. Philippe Bodson fut hors de lui quand il l’apprit par la presse. Il était furieux d’être mis devant le fait accompli mais surtout de voir que "son bébé" allait lui échapper. La guerre était déclarée entre lui et Suez et, en particulier, son patron Gérard Mestrallet. Il ne se priva pas de dire aux journalistes tout le mal qu’il pensait de la stratégie de Suez. Gérard Mestrallet le licencia début 1999. Son éviction se préparait alors qu’il s’adonnait à sa passion du trek à l’autre bout du monde. Pour quelqu’un qui n’a jamais eu que des succès dans la vie, à qui personne n’a jamais résisté, le coup était dur, très dur.

Dans son autobiographie, Jean-Pierre Hansen, l’ex-patron d’Electrabel, le compara à Murat. "Comme le chef de la cavalerie impériale, il aurait pu commander et mener, tous derrière et lui devant, des charges héroïques qui auraient emporté toutes les redoutes. Comme le hussard devenu roi de Naples, il gérait en détail et au jour le jour son royaume avec attention et souvent beaucoup plus de prudence qu’il n’aurait voulu l’admettre pour sa légende. Mais comme Murat aussi, cette formidable sûreté de soi et cette certitude de la victoire lui faisaient parfois mal apprécier les forces en présence dans les grandes batailles ou dans les guérillas : il n’était pas nécessaire de se méfier de l’adversaire, puisqu’il n’existait tout simplement pas", écrit Jean-Pierre Hansen.

La débâcle de Fortis

Philippe Bodson quitta Tractebel avec un gros chèque. Il se reconvertit là où on ne l’attendait pas : il se présenta aux élections en 1999 et fut élu sénateur sur une liste MR. La presse révéla, en cours de législature, qu’il ne venait jamais au Sénat…

Il créa aussi la surprise en devenant, à la demande de Deminor, manager de crise de l’entreprise technologique yproise Lernhout&Hauspie. Il ne fut pas le sauveur miraculeux que tout le monde attendait. La cause était sans doute perdue d’avance. Lors des assemblées interminables à Ypres, dans cet immense hangar rempli de "petits" actionnaires ruinés venus des quatre coins de Flandre occidentale, il a dû se demander plus d’une fois ce qu’il faisait là.

Après sa sortie de Tractebel, il resta un administrateur très recherché. Proche de Maurice Lippens, il était membre du conseil de Fortis au moment de la crise de 2008. Maurice Lippens et Jean-Paul Votron ayant été mis de côté, il fut en première ligne quand il fallut négocier avec les autorités de tutelle pour le sauvetage du groupe financier belgo-néerlandais. Un rôle ingrat qu’il a assumé sans se laisser démonter mais quand même un peu désabusé. Il en avait gardé quelques mauvais souvenirs comme l’assemblée houleuse au Heysel où son ami Etienne Davignon s’était fait huer, très injustement selon lui.

Alors qu’il avait plus de 70 ans, il restait actif dans le monde des affaires. Il cumulait plusieurs postes d’administrateur, souvent dans des sociétés familiales comme Cobepa et La Floridienne. Il avait abandonné ses longues traversées des déserts pour une vie plus casanière. Amateur de musique classique, il était un habitué du Concours Reine Elisabeth. Fait baron en 2000, près de dix ans après avoir été président de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), il aimait fréquenter les salons huppés.

Dans sa vie mondaine comme dans sa vie professionnelle, il avait cette dégaine et cette répartie qui vous font porter tous les regards vers vous.