"Je veux rendre aux défunts leur dignité"

Francis Van de Woestyne Ariann L’Ecuyer

Elle a un peu perdu son accent québécois. Mais pas le large sourire qui, spontanément, éclaire son visage. Jeune, sportive, bien dans sa peau, les bras couverts de tatouages, Ariann L'Ecuyer pratique un métier peu commun. Dans la rue d'Ixelles que nous empruntons pour rejoindre le salon de l'hôtel qu'elle a choisi pour cet entretien, je suis absolument certain qu'aucune des personnes que nous croisons ne peut deviner la profession qu'elle exerce. Diplômée à Montréal depuis onze ans, elle a choisi de s'installer en Belgique. Elle exerce son art dans la même société bruxelloise depuis six ans. Ariann l'Ecuyer est thanatopractrice ou thanatologue. Dans le langage plus courant : embaumeuse. Personne ne l'a poussée dans cette voie. L'envie lui est venue dès l'âge de 15 ans après une conversation avec un ami de sa mère. Ce jour-là, l'homme qui décrivait sa pratique professionnelle a éveillé en elle le désir de "prendre soin des morts". Au départ, ses proches ont tenté de l'en dissuader. En vain. Ses trois années d'études au Québec l'ont formée à un art encore peu connu ici. Elle peut exécuter un simple soin de présentation, maquiller, détendre les muscles. Pour les familles qui souhaitent garder leur défunt à la maison pendant plusieurs jours ou pour les personnes qui souhaitent reposer dans leur pays d'origine, elle réalise en embaumement en profondeur de telle sorte que le corps reste intact.

Ariann L’Ecuyer est rigoureuse et perfectionniste : le travail dure plusieurs heures. Pour de grands accidentés de la route, il lui est arrivé de travailler une nuit entière. Deux mots reviennent sans cesse dans sa conversation : dignité et respect. Le "merci" des familles lorsque les proches découvrent la manière dont elle a pris soin de leur être le plus cher lui va toujours droit au cœur.

Certaines circonstances sont difficiles à gérer. Avec les petits par exemple. L’émotion la submerge parfois. Ce n’est pas un métier facile. Mais pour rien au monde elle ne voudrait en changer. Ses bienfaits sur les défunts sont appréciés des familles. À tel point que certaines personnes l’ont déjà "réservée" pour le jour où elles fermeront les yeux.

V.d.W.

Dans quelle famille avez-vous grandi ?

Mon père est ouvrier d’usine, ma maman est secrétaire en comptabilité. Elle n’a pas travaillé jusqu’à ce que je commence l’école à 6 ans. J’ai grandi à Salaberry-de-Valleyfield dans la province de Québec, près de l’Ontario, une petite ville d’environ 40 000 habitants.

Quelle enfant étiez-vous ?

Sage. Ma petite sœur est arrivée tardivement, quand j’avais 11 ans. J’en ai beaucoup voulu à mes parents d’être seule si longtemps… Mais j’avais beaucoup d’amies, on partait souvent se balader. En primaire, tout s’est bien passé ; en secondaire, c’est devenu difficile. Je voulais être médecin, mais à la fin de mes études j’ai compris que cela n’allait pas être possible.

À 15 ans, vous avez fait une rencontre qui déterminera fondamentalement votre vie…

Lors d’un repas entre collègues de ma mère, j’ai rencontré un de ses amis qui était embaumeur. Un journal traînait sur la table. En Une se trouvait le récit d’un drame : une petite fille s’était noyée dans la piscine. Il a raconté qu’il avait pris soin de cette petite fille-là. Cela m’intriguait. J’ai posé plein de questions. Il a expliqué en quoi consistait son travail. C’est comme cela que tout a commencé. Nous avons gardé le contact car je voulais en savoir plus sur sa profession. Il a accepté que je vienne voir comment il travaillait dans l’entreprise de pompes funèbres. Ma mère m’y a déposée un matin et j’ai passé la journée avec lui. Il devait s’occuper d’un défunt installé dans la salle de soins. Nous sommes allés chercher des vêtements chez la famille. Il m’a proposé de faire l’embaumement avec lui. Voulant me "tester" sans doute, il m’a laissée un instant seule dans son laboratoire pour voir comment j’allais me débrouiller. J’ai commencé à parler à ce monsieur, tout naturellement et avec douceur. Et nous avons pratiqué tous les soins nécessaires à son embaumement.

Vous ne vous êtes pas arrêtée là : juste après, vous avez voulu assister à des autopsies dans la morgue judiciaire de la ville…

J’ai appelé pour demander à assister à une autopsie. Cela a d’abord été refusé, puis accepté. J’ai observé les autopsies. Après cette expérience, j’ai finalement choisi d’être thanatologue, c’est comme cela que l’on dit au Québec. J’ai suivi trois années d’études à Montréal. Il y a des cours techniques, bien sûr, mais aussi des cours généraux, de la philosophie….

Quelle a été la réaction de vos amis, de vos parents ?

Beaucoup ont tenté de me décourager. Ma maman était un peu sous le choc, elle n’aimait pas trop que j’en parle. Cela l’effrayait car la mort reste un sujet tabou. Mon père était plus ouvert : il était fier de savoir que je voulais pratiquer un métier que j’aimais.

Après avoir terminé vos études, pourquoi avoir quitté votre pays ? Pourquoi avoir choisi la Belgique ?

Avec mon compagnon de l’époque, nous voulions venir en Europe. Nous avons fait une pause-carrière d’un an. La Belgique, c’est un coup de dé ! C’était central, on se disait que ce pays pouvait être un point de départ, un port d’attache à partir duquel visiter l’Europe. Nous sommes arrivés avec notre sac à dos. Rien d’autre. Pas de boulot, pas d’appartement. Quelques économies et un permis de vacances-travail d’une validité d’un an. Nous nous sommes installés dans une colocation. J’ai passé beaucoup d’appels auprès d’entreprises de pompes funèbres, mais je crois qu’à l’époque les gens ne comprenaient pas bien ma demande. Je n’ai eu aucune entrevue. J’ai travaillé dans le secteur de l’Horeca pendant un an et demi. Et un jour, par chance, l’entreprise de pompes funèbres pour laquelle je travaille maintenant, qui était à la recherche d’une thanatopractrice, a retrouvé mon CV dans la pile. Ils m’ont appelée. J’ai accepté directement. En arrivant en Belgique, j’étais persuadée que la pratique de l’embaumement était déjà répandue, que l’Europe était en avance sur ce que j’avais appris. En réalité, c’est tout l’inverse.

En quoi consiste votre travail ?

La plupart du temps, je pratique des soins de présentation : il s’agit de coiffer, habiller, maquiller. Dans les morgues, les défunts sont conservés dans des chambres froides. Lorsque les familles veulent garder le défunt à la maison, il faut pratiquer l’embaumement : ce sont des soins de conservation pour préserver le corps intact le plus longtemps possible. Nous pratiquons aussi ces soins pour des personnes qui veulent être enterrées dans leur pays d’origine et y organiser des veillées, des visites.

Comment se passent les contacts avec les familles ?

Après les contacts téléphoniques, je suis souvent la première personne de la société de pompes funèbres que les personnes rencontrent. Je demande à la famille de se retirer le temps du soin. Je suis assez lente et très perfectionniste. Un soin de conservation me prend trois heures environ. Je travaille seule. Je mets un peu de musique. Et je parle tout le temps au défunt, je lui explique ce que je fais. Je le rassure. Je lui dis : "Je vais m'occuper de vous, vous serez beau ou belle, ne vous inquiétez pas." J'expliqu e ce que je fais. Je leur parle comme si leur cœur battait encore. Pour moi, cela ne change rien, qu'elle soit assise ou couchée et inerte, je dois leur accorder la même attention. À l'école où j'ai fait mes études de thanatologue, la notion de respect était absolument capitale. On nous l'impose constamment. C'est la base de tout dans notre métier. Et parfois, lorsque tout est terminé, certains proches souhaitent procéder à l'habillage avec moi. C'est aussi un moment important, privilégié, émouvant.

Est-il important que les proches voient les défunts avant de refermer le cercueil ?

C’est crucial dans les étapes du deuil de pouvoir prendre conscience de la perte. Voir une dernière fois la personne que l’on aime plus que tout au monde, cela peut aider dans la suite des étapes. J’en suis persuadée. Certains ne le souhaitent pas, je respecte aussi cette attitude, bien sûr.

Conseillez-vous aux enfants d’aller voir les défunts : leur parent, leur frère, sœur, grand-père, grand-mère ?

Le sujet soulève beaucoup de débats, bien sûr. Mais je crois que, oui, cela peut vraiment faciliter la vie, après surtout, s’ils le demandent. Car, si on leur cache le défunt, cela peut devenir une peur, une source d’anxiété. Les enfants peuvent imaginer que la mort est laide. Alors que, par les soins, on peut leur montrer que le défunt est paisible dans la mort. Et de toute manière, les enfants se mettent leurs propres barrières. Quand ils entrent dans la pièce où le défunt repose, certains restent loin, d’autres s’approchent. Il ne faut pas les forcer.

Comment réagissent les familles, après votre travail ?

Les réactions sont souvent très émues. Cela prend souvent quelques minutes avant qu’ils n’intègrent l’image de l’être aimé, qu’ils ne l’assimilent. Il y a un moment d’apaisement, de sérénité. Là, je sais que j’ai réussi mon travail.

Dans les cas de décès violents, d’accidents de la route, on vous demande parfois de reconstruire des visages. Comment travaillez-vous ?

Dans ma formation, nous avons un cours de reconstruction faciale, on apprend toutes les techniques avec différents matériaux : le plâtre, l'argile, la cire. Nous demandons des photos à la famille, le plus récentes possible. Cela prend plus de temps. L'an dernier, pour une personne accidentée, je me suis fait aider par un collègue : nous avons travaillé pendant plus de seize heures à deux, durant toute une nuit. Une autre fois, pour le même travail, j'ai travaillé seule : deux fois huit heures. Ce sont des cas particuliers. Mais je ne peux pas refuser quand une personne nous dit : "Je veux revoir mon fils ou mon père comme il était avant l'accident."

Il vous arrive aussi de prendre soin de fœtus, d’enfants mort-nés…

Il s’agit d’enfants décédés in utero ou à l’accouchement. Il est important qu’une cérémonie ait lieu. Pour prendre soin du bébé, je crée un petit rituel pour personnaliser l’enfant. J’essaye d’accompagner les parents, qui sont déjà très attachés à leur enfant même s’ils ne l’ont pas connu vivant. Je prends les empreintes de pieds. Je fais brûler des petits bâtons de bois. Je ferme toujours le cercueil avec les parents, parfois avec les frères, les sœurs, les grands-parents. Ils apportent des doudous, des lettres : on garnit le cercueil pour que le petit ange ne soit pas seul au monde et qu’il parte accompagné. Je me sens très concernée par les gestes que je pose à ce moment-là.

Prenez-vous des photos ?

Oui, quand la famille me le demande.

Malgré toute la douceur avec laquelle vous en parlez, le sujet de la mort reste tabou…

Oui, vraiment, les gens ont peur de parler de la mort. Nous essayons de mettre un peu de légèreté. Notre équipe est jeune, lumineuse, dynamique. Nous voulons vraiment rendre hommage, faire honneur à la personne et à son entourage.

Pourquoi êtes-vous attirée par ce travail ? Pour certains, cela peut être un choix morbide…

J’adore la biologie, le côté technique m’intéresse vraiment. Mais ce que je veux, avant tout, c’est rendre la dignité aux défunts. Ce n’est pas la mort qui m’attire, je n’ai aucune attirance pour la mort. Mais je veux prendre soin des défunts. Cela aide les proches à dire au revoir aux personnes qu’ils ont le plus aimées. Rencontrer les familles, organiser les funérailles lors de la mort d’un être cher, c’est aussi être au chevet des vivants. C’est le métier qui est venu me chercher. Cela me touche beaucoup de réaliser ce travail. J’aime mon métier plus que tout. Ariann L’Ecuyer, c’est une embaumeuse. Je n’arrive pas à me définir autrement que par la profession que j’exerce. Je ne suis rien d’autre. La mort, cela reste la mort… Sans la mort, on ne vivrait pas de la même façon. Depuis que j’exerce mon métier, je vis à cent mille à l’heure.