Le crépuscule d’une vie et du monde

Magnifique prix Femina pour "Un chien à ma table" de Claudie Hunzinger, 82 ans.

Claudie Hunzinger célèbre ce que la nature peut encore nous dire avant qu’elle ne disparaisse, détruite par la toute-puissance de l’argent et du consumérisme.
Claudie Hunzinger célèbre ce que la nature peut encore nous dire avant qu’elle ne disparaisse, détruite par la toute-puissance de l’argent et du consumérisme. ©Copyright (c) 2018 Natwick/Shutterstock. No use without permission.

Un roman à l'écriture splendide qui raconte le crépuscule lumineux du monde et de la vie. Après avoir publié cinq récits, Claudie Hunzinger avait écrit son premier roman à 70 ans. En 2019, elle avait obtenu le prix Décembre pour Les Grands Cerfs, un livre formidable sur ce que la nature peut encore nous dire avant qu'elle ne disparaisse, détruite par la toute-puissance de l'argent et du consumérisme.

Dans son nouveau roman, elle poursuit sa réflexion avec son écriture nourrie de poésie, pour évoquer la forêt, les animaux, les sentiments humains. Claudie Hunzinger, éco-féministe, plasticienne aussi, vit depuis soixante ans dans un hameau des Vosges d'où elle observe la nature, en osmose sensuelle avec elle.

Le roman raconte sa vie et ses réflexions. Sa maison de Bambois devient dans le roman, celle de Bois-Bannis, perdue dans les arbres sur la montagne. Son double qu'elle appelle Sophie Huizinga, s'y est réfugiée avec son compagnon de toujours, Grieg, un anar, son grigou, dit-elle. Le grand âge venu, lui se retire dans une grotte de livres à relire sans cesse, la nuit, ceux qui l'ont tenu en vie comme Anna Karénine et qui l'aident à survivre.

Vieillir

Elle, elle tente d'écrire, se dit "écri-vaine" en insistant sur le tiret qui met en évidence, "vaine". L'écriture pour conjurer la mort. Puis, elle change d'opinion pour ajouter qu'elle est "habitée par l'écriture comme si elle n'était qu'une niche où le Logos vient se lover".

Elle s'est habituée à vieillir, dit-elle, à découvrir ses rides comme "le fin plissage d'étoffes assoiffées". Chaque jour, elle se promène dans la nature sauvage, dans les bois, jusqu'à voir dans les arbres des formes humaines qui lui tiennent compagnie (de telles illusions s'appellent des paréidolies, nous apprend-elle).

Un soir, une jeune chienne surgit de la forêt, échappée à son propriétaire qui la maltraitait. Elle la nomme Yes, comme un oui à la vie, et cet animal plein de vitalité et de joie, amène de l'humanité inattendue à Sophie et Grieg.

Yes, un oui à la vie

Avec désormais Yes à leurs côtés, ils forment un ménage à trois, se réchauffant la nuit l'un contre l'autre. Le couple est devenu sauvage à force de s'être retiré des hommes alors qu'inversement, la chienne est devenue humaine en vivant avec eux.

À trois, ils attendent calmement la fin du monde qui tarde malgré l'annonce si fréquente de l'extinction de milliers d'espèces animales et végétales. Elle se voit dans "un temps d'effroi global. Qui pouvait y échapper ? Personne ne pouvait y échapper".

Le roman a une construction très libre, au gré des jours et au fil de la mélancolie d'une mort qui approche inéluctablement. Mais avec aussi des illuminations qu'apportent la vue des oiseaux, de la lumière dans les frondaisons, de la neige qui s'accumule à leur porte. Cette nature qu'elle décrit en phrases merveilleuses. Elle se donne une mission : "éclairer la perte, l'incroyable défilé de la perte".

Douceur et beauté

En lisant cette prose qui apporte tant de douceur et de beauté pour compenser la catastrophe annoncée, on pense au Chant du cygne le dernier lied de Schubert : "Toute la nuit jusqu'à toi , dans les bosquets tranquilles ; D es cimes d' arbres , de minces murmures se précipitent au clair de lune. N'aie pas peur".

Claudie Hunzinger nous dit "qu'il ne nous reste plus qu'à voir le monde tel qu'il est, troué, rétréci, sali, mais avec encore des merveilles entre ses mailles rongées".

L'écri-vaine dans le livre - le double de l'autrice - dit se situer du "côté des limites, des lisières, des frontières, des marges et des confins. Avec parfois la politesse d'universitaires bien élevées, parfois avec des tonnes de bras d'honneur". Et c'est magique.

-> Claudie Hunzinger | Un chien à ma table | roman | Grasset | 283 pp., 20,90 €, version numérique 15 €

EXTRAIT

"La maison tremblait sous le vent du nord. Et moi, j’avais la sensation que nous avions traversé la vie en tremblant et en nous cachant comme deux bêtes, et que nous avions croisé beaucoup d’autres bêtes tremblantes et cachées, et que nous étions enfin dans notre tanière. Vieux et à l’abri. Un abri d’urgence fait de rien."