La grande époque de "Libération"

Une époque (les années 80), un journal ("Libération") et des personnalités qui sortaient de l’ordinaire.

Ce roman graphique raconte une forme de journalisme qui n'existe plus, sans sombrer pour autant dans la nostalgie d'une époque révolue.
Ce roman graphique raconte une forme de journalisme qui n'existe plus, sans sombrer pour autant dans la nostalgie d'une époque révolue. ©Pochep

Comme pas mal de bonnes idées, c'est à la suite d'une conversation informelle entre un éditeur des éditions Casterman et Marie Colmant qu'est née l'idée de raconter graphiquement les folles années au sein de Libération dans les années 80 et 90 par deux de ses journalistes trublions - à savoir Marie Colmant et Gérard Lefort.

Au moment où le récit commence, Marie Colmant et Gérard Lefort ne sont pas encore les grandes plumes du quotidien français qu’elles vont devenir. La rencontre entre ce dernier et Marguerite Duras est un moment d’anthologie. Ou quand un tout jeune journaliste déclare à l’écrivaine qu’il ne comprend rien à ce qu’elle vient de rédiger…

Coulisses

Libération, nos années folles est un incroyable témoignage sur les coulisses d'un journal qui devrait intéresser le plus grand nombre et pas seulement ceux qui le lisaient à l'époque - les plus de 50 ans, en gros. Les jeunes recrues des quotidiens d'aujourd'hui en auraient les yeux écarquillés.

Il raconte une forme de journalisme qui n’existe plus, sans sombrer pour autant dans la nostalgie d’une époque révolue.

Après s'être entendus sur la période à couvrir, Marie Colmant et Gérard Lefort ont procédé à une sorte de partie de ping pong de souvenirs. Alors qu'à la base, les anecdotes prêtent déjà à sourire, leur mise en images par Pochep ne fait que renforcer le côté jouissif. Un regard, une bouche, le détail qui tue : voilà où réside la force de l'illustrateur (Fluide Glacial) en plus du fait que l'on perçoit d'emblée qu'il s'est pris au jeu et renseigné tous azimuts pour maîtriser aussi bien son sujet. Sont ainsi croqués Marguerite Duras, donc, Serge July (le rédacteur en chef), Jean-Paul Gaultier, Clint Eastwood (une interview mémorable), Belmondo, et nombre de journalistes de l'époque.

Comme si on les vivait

On rentre dans ces "années folles" comme si on les vivait. Elles étaient folles pour Marie Colmant et Gérard Lefort parce que leurs vies professionnelle et privée se confondaient - "Nous allions bosser en sifflotant et en nous demandant ce que la journée allait nous réserver comme surprises, comme plaisirs, comme fous rires". Que dire de la manière dont étaient couverts le festival de Cannes ou la Fashion Week ?

Ce roman graphique est aussi un témoignage, plus tragique, sur les années sida, quand des hommes et des femmes (dont pas mal de collègues des intéressés) en succombaient. L'occasion de les "enlacer une dernière fois".

Outre ses jeux de mots dans les titres, Libération était (et reste) réputé pour la qualité de ses nécros. D'apprendre que Bayon (responsable du service rock) considérait qu'on se suffirait d'une brève pour la mort de Michael Jackson laisse coi. Mais Gérard Lefort, chef du service culture, ne l'entendant pas de cette oreille, il réveilla Eric Dahan à New York qui lui répondit : "Darling, tu veux combien de feuillets ?" Cet échange résume à lui seul l'esprit qui régnait dans ce quotidien à nul autre pareil.

-> ★ ★ ★ Marie Colmant, Gérard Lefort et Pochep | Libération, nos années folles (1980-1996) | roman graphique | Casterman | 176 pp., 23 €