D’un vaste programme de rénovations de lieux de mémoire et des projets citoyens et touristiques comme s’il en pleuvait jusqu’à une controversée déclaration qui pourrait faire croire que le Nord a fait sécession… Force est de constater que la Flandre a pris une sérieuse avance sur les niveaux fédéraux et sur les régions wallonne et bruxelloise en matière de préparation du centenaire de la Grande Guerre. Son grand coordinateur ? C’est le ministre Geert Bourgeois (N-VA), vice-ministre président et responsable du tourisme dans le gouvernement flamand. Nous l’avons rencontré.

La Région flamande a sérieusement pris les devants dans la préparation du centenaire…

On y songe au moins depuis 2006 avec le projet “Vlaanderen in actie”. J’ai demandé la réalisation d’une étude dès 2007 et on en a tiré les premières conclusions deux ans plus tard. J’ai acquis une certaine expérience comme observateur extérieur de grandes expositions et d’événements internationaux et en ai retiré qu’il fallait s’y prendre très tôt si l’on voulait concrétiser ses ambitions. La mise en place d’infrastructures de qualité requiert une bonne préparation…

Pourquoi cet intérêt si marqué pour la Première Guerre ? Parce que ce fut un moment clé pour le nationalisme flamand ?

Mais ce fut surtout la catastrophe fondamentale du XXe siècle selon la définition du politologue américain George F. Kennan ! C’était vraiment une guerre mondiale puisque pas moins de cinquante Etats actuels y furent impliqués. En même temps, ce fut la première guerre qui se caractérisa par bien des qualificatifs exceptionnels. Une guerre très violente d’une cruauté jamais vue auparavant. Et une guerre moderne où les innovations allèrent progressivement de pair avec un développement technologique qui ne pouvait livrer qu’un bilan final horrible. Puis, la Première Guerre marqua aussi la fin d’une série d’empires : elle entraîna la fin du tsarisme russe, de l’empire allemande, de la Double monarchie austro-hongroise… Et en même temps elle ouvrit une nouvelle ère pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et elle annonça une autre conflagration mondiale avec l’échec du traité de Versailles. Cet événement qui marqua de manière décisive l’histoire du monde fut largement influencé par ce qui se passa sur son front occidental, c’est-à-dire dans le nord de la France et dans le Westhoek. De l’automne 1914 à novembre 1918, ce front fut le cadre de terribles combats qui se traduisirent rien qu’en Flandre par la perte de 550 000 victimes.

Cela a laissé aussi de profondes traces dans le paysage…

Oui, sans négliger ce qu’ont connu les cités martyres tant en Wallonie qu’en Flandre, les combats ont définitivement marqué notre paysage. Ce sont les bunkers, les tranchées et les champs de bataille eux-mêmes mais aussi 350 cimetières qui, depuis des décennies, voient affluer les descendants des soldats. Cela a donné lieu à un important tourisme de la paix qu’il faut mettre en exergue. Actuellement, quelque 350 000 touristes visitent les lieux de mémoire en restant au moins une nuit sur place. Nous voulons atteindre le demi-million.

C’est plus du tourisme mémoriel que de simple détente ?

C’est un tourisme positif (tourisme “plus”) où nos visiteurs viennent en pèlerinage là où leurs aïeux se sont battus pour leur liberté. Et où ils espèrent retrouver des traces de ce passé. C’est la philosophie du nouveau musée “In Flanders fields” où ils peuvent retrouver des éléments dans ce sens. Cette dimension est très présente dans l’enseignement britannique sans parler de l’attachement des Anglais et des pays du Commonwealth aux victimes de 1914-1918. Ce qui explique la permanence du “Last Post” sonné depuis 1928 tous les soirs à Ypres…

Cela a donné lieu déjà à une série de gros investissements ?

Oui, il y a cinq grands projets stratégiques pour le Westhoek et dans les autres provinces flamandes. En tout quarante-quatre projets qui représentent 15 millions d’euros pour les autorités flamandes sur un investissement global de quelque 45 millions. Nous n’oublierons pas les cités martyres et participerons également à une série d’événements internationaux.

Cela passera par des collaborations étroites.

C’est ainsi aussi que nous allons demander avec le nord de la France et la Wallonie l’inscription de nos champs de bataille au patrimoine mondial de l’Unesco. Nous ferons la démarche en 2015 et espérons que la reconnaissance suivra en 2017.

Il y aura aussi des collaborations interbelges si j’ose ainsi m’exprimer ?

A mon initiative, un accord de collaboration intrabelge a été conclu le 19 juillet. Un comité avec une présidence tournante se réunira tous les trois mois afin que nos célébrations et projets soient le mieux coordonnées possible. C’est important aussi pour les commémorations prévues dans les trois régions.

L’intention d’une déclaration flamande fait grincer quelques dents… On a l’impression que la Flandre veut faire une diplomatie parallèle…

La Flandre est un Etat fédéré qui a les compétences pour conclure ses propres accords sur le plan international. Il n’y a nulle volonté isolationniste par rapport aux autres pouvoirs et on ne va quand même pas nous reprocher d’avoir pris les devants !

Oui, mais certains ambassadeurs nous ont personnellement exprimé leurs doutes…

Le but de la déclaration, dont l’invitation a été lancée par Kris Peeters, le 11 novembre 2008, à Ypres, est d’ancrer structurellement la commémoration de la Grande Guerre. Elle s’articule autour du souvenir durable du conflit qui peut être une source d’inspiration pour l’installation de la paix et une gestion moderne des conflits. Elle demande aussi que l’on se penche sur une approche historique plus globale alors que jusqu’ici on s’est surtout focalisé sur l’histoire des champs de bataille sous un angle très eurocentrique. Enfin, la déclaration vise à promouvoir la paix et l’entente mutuelle basée sur le dépassement des différences interculturelles, ethniques, religieuses et politiques… Tout cela pour déboucher sur une société ouverte et tolérante en ce compris ici dans ce pays…

© La Libre Belgique 2012