La commission Lumumba amende son calendrier

Alors que la commission mise sur pied par la Chambre aurait dû, ce lundi, entamer ses auditions de témoins, il a été finalement décidé que son bureau seul se réunirait pour amender le calendrier. Le contretemps est lié à la situation politique en République démocratique du Congo. Rencontre avec Jean Van Lierde, confident de Patrice Lumumba, qui aurait dû être le premier témoin à déposer.

PAUL VAUTE

ENTRETIEN

Quand les séances reprendront, c'est en principe au rythme de deux ou trois tous les lundis que devraient être entendues les personnes retenues par les membres et les experts de l'aréopage en raison du rôle qu'elles jouèrent au Congo avant et juste après l'indépendance.

Les commissaires ont bon espoir que les réponses à leurs questions apporteront une information probante dans le cadre de l'analyse des documents ou des faits. Premier sur la liste, Jean Van Lierde (voir encadré), qui fut un proche de Patrice Lumumba, a bien l'intention de ne pas mâcher ses mots, en homme granitiquement convaincu de la responsabilité de la Belgique dans la tragédie d'Élisabethville. L'entretien qu'il nous a accordé en donne un avant-goût

Quel a été votre rôle auprès de Lumumba?

Je n'ai pas été son «conseiller politique» comme on l'a parfois dit. Mais inspirateur du discours prononcé le jour de l'indépendance, cela oui. Je l'ai d'ailleurs eu fameusement sur la patate après. Mon truc, comme objecteur de conscience et comme disciple de Gandhi, c'était surtout d'introduire la non-violence au sein du MNC et de l'Abako (1), pour faire en sorte qu'il n'y ait pas d'Européens tués. Et il n'y en a d'ailleurs pas eu avant l'indépendance.

Vos liens avec les partis africains remontent à quand?

J'ai eu de nombreux contacts dès1958 avec le lancement à Bruxelles d'une revue filiale de «Présence africaine». J'étais lié à des écrivains noirs comme Diop, Rabemananjara, Césaire

En janvier1960, c'est dans nos locaux de la rue Belliard que les délégués congolais se sont réunis en front commun avant l'ouverture de la Table ronde (2). Auparavant, j'avais eu des contacts par courrier avec Lumumba, quand j'approvisionnais le Congo en livres diffusés via les missionnaires, les syndicats

Avez-vous demandé à être entendu par la commission Lumumba?

Non, c'est eux qui ont décidé et je préfère que ce soit public pour qu'on m'entende. Je suis scandalisé par la manière dont mon cher ami Brassinne (3) explique tout cela. L'administrateur en chef de la Sûreté du Congo, le colonel Vandewalle, et tous ces conseillers directs du gouvernement katangais sont coresponsables de l'assassinat. Sans eux, le Katanga indépendant n'existait pas.

Cela me rend furieux quand on a l'air de dire que «c'est une affaire de nègres». À l'opposé, Ludo De Witte (4) cogne fort mais il a eu accès à des sources que Brassinne n'avait pas. Ma seule critique et je le lui ai dit, c'est qu'il ne tient pas compte du contexte de la guerre froide.

Il faut tout de même se rendre compte qu'à cette époque, Staline venait d'engloutir des millions d'hommes dans le Goulag. Mais de cela, De Witte ne parle pas. Il ne voit que les coupables de droite, fascistes, capitalistes.

Dans «Belgique-Congo1960» (éd. Pol-His), Jules Gérard-Libois et Jean Heinen écrivent que quelques jours avant l'indépendance, Lumumba vous aurait dit: «Mes ennemis cherchent à m'abattre.»

C'était indiscutable. Si je me suis trouvé à Léopoldville à ce moment, c'est parce que le ministre Ganshof van der Meersch m'a embarqué dans son avion le 11juin. Le Roi et le gouvernement avaient décidé que malgré les résultats des élections congolaises, Lumumba ne devait pas être Premier ministre.

On comptait sur moi pour le convaincre de se mettre sur le côté. Je n'ai pas voulu.

La commission parlementaire sera-t-elle le bon endroit pour faire émerger la vérité?

Je l'espère. Ils ont pu disposer des archives du Palais, du conseil des ministres, de la Sûreté, ce que les autres n'ont pas eu.

(1) Le Mouvement national congolais (MNC), radical, a été fondé par Patrice Lumumba et l'Abako, modéré, par Joseph Kasavubu.

(2) La conférence au cours de laquelle l'indépendance du Congo a été négociée.

(3) Jacques Brassinne, auteur de «Qui a tué Patrice Lumumba?» (avec Jean Kestergat), publié il y a une dizaine d'années.

(4) Dont le livre sur la mort de Lumumba est à l'origine de la création de la commission.

© La Libre Belgique 2001


CURRICULUM Jean Van Lierde est né à Charleroi en 1926. Après avoir travaillé au bureau d'études de Solvay & Cie de 1945 à 1958, il a été cofondateur et secrétaire général du Centre de recherche et d'information sociopolitiques (Crisp), de 1958 à 1983, et du Centre d'études et de documentation africaines (Cedaf), de 1970 à 1983.Militant pacifiste, il exerce ou a exercé des fonctions dirigeantes au sein de la Confédération du service civil de la jeunesse, du Mouvement international de la réconciliation - Internationale des résistants à la guerre, du Bureau européen de l'objection de conscience et de l'Université de Paix. Entre autres publications, il est l'auteur de «La pensée politique de Patrice Lumumba» (1963), recueil préfacé par Jean-Paul Sartre. © La Libre Belgique 2001

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