Une logique bantoue, des exécutants belges

PAUL VAUTE

Demande accord du Juif pour recevoir Satan. Quand Armand Verdickt, 80 ans dans deux mois, à l'époque chef du bureau de renseignement à l'état-major de la gendarmerie katangaise (le G 2), reçoit cet appel du lieutenant-colonel Louis Marlière, conseiller du colonel Mobutu, il y reconnaît aisément les codes convenus entre Belges. Satan, c'est Lumumba, l'extrémiste, responsable de massacres innommables. Le Juif, c'est Moïse Tshombé, chef du Katanga sécessionniste, qu'on doit sans doute juger quelque peu vénal.

L'enjeu, c'est le transfert du premier vers les terres du second, qui fait aussi l'objet d'un autre message, traduisant tout autant les voeux du collège des commissaires généraux exerçant le pouvoir à Léopoldville. Et il y en aura encore un, arrivé après que la décision soit prise, venu du Ministère belge des Affaires africaines, poussé par Léo où on s'inquiète des troubles suscités par l'arrestation du leader du MNC. A ces échanges, aux réponses faites à leur suite et à leur chronologie précise a été consacrée, lundi, une grande partie de la première audition à la commission parlementaire d'enquête sur l'assassinat de l'ex-Premier ministre congolais.

COMME AU PROCÈS DE NUREMBERG

Arrivée des prisonniers à Elisabethville. C'est un problème, déclare Verdickt au ministre katangais de l'Intérieur Godefroid Munongo, un dur, chargé par de nombreux témoins. Munongo m'a interrompu et il m'a dit d'une manière très catégorique: ce soir, tout sera terminé... J'ai compris que c'était la condamnation de Lumumba. Par la suite, il recueillera les confidences de Frans Verscheure, commissaire de police, sur l'exécution et la disparition des corps.

Et Tshombé? Jacques Bartelous, son directeur de cabinet, détaché par le gouvernement belge, le campe sous les traits d'un homme que son autorité en déclin a rendu impuissant face aux événements, incapable de refuser un cadeau fatal à l'indépendance katangaise. Cette réalité est ignorée à Bruxelles, d'où le télégramme du ministre d'Aspremont Lynden demandant d'accepter le transfert de Lumumba. Et le témoin de reconnaître que puisque ce dernier était condamné de toute manière par la logique bantoue, il aurait préféré que les choses se fassent à Bakwanga (Kasaï) où ses hommes s'étaient rendus coupables de crimes contre l'humanité. Les officiers et le commissaire de police belges présents à l'assassinat? Ils étaient des exécutants et ils devaient obéir aux ordres des autorités katangaises. C'est le même problème qu'au procès de Nuremberg.

Quand Bartelous ira faire part de son indignation à Tshombé, il lui trouvera l'attitude d'un enfant pris en faute. Et conseillera qu'on garde le secret le plus longtemps possible pour limiter la casse...

A huis clos, les commissaires entendent encore le colonel Guy Weber, conseiller militaire de Tshombé. Il fait partie des perquisitionnés d'avril dernier, tout comme Jo Gérard auquel une délégation de la commission rendra, le 20 juillet, une nouvelle visite. L'historien, qui participa aux émissions radiophoniques émises depuis Brazzaville pour répondre à la propagande soviétique, dément, bien sûr, avoir été en quoi que ce soit lié à l'assassinat.

© La Libre Belgique 2001