L'énigme Pirson

Le conseil de guerre examinera, à compter de ce jeudi, l'une des dernières affaires retentissantes de son histoire appelée à s'interrompre sous peu. Le 1er sergent du 2e commando de Flawinnes, Olivier Pirson, inculpé de double assassinat sur ses propres enfants, Sven (6 ans) et Romy (5 ans), est-il ou non coupable?

PAR PASCAL DE GENDT
L'énigme Pirson
©Frédéric Sablon

RÉCIT

Le conseil de guerre examinera, à compter de ce jeudi, l'une des dernières affaires retentissantes de son histoire appelée à s'interrompre sous peu. Le 1er sergent du 2e commando de Flawinnes, Olivier Pirson, inculpé de double assassinat sur ses propres enfants, Sven (6 ans) et Romy (5 ans), est-il ou non coupable? L'intérêt pour cette question est encore aiguisé par les versions contradictoires présentées par l'accusation et la défense. Accident ou homicide volontaire? Le conseil de guerre devra trancher.

Le 5 septembre 1998, Olivier Pirson, en instance de divorce, arrive vers 14 h 30 chez sa maman, à Bois-Villers, province de Namur. Il vient d'aller conduire sa concubine Bénédicte au CHR de Namur et vient récupérer ses enfants. Il décide de les emmener à Givet. Ils n'y arriveront jamais. Alors qu'il roule, dans son Opel Kadett rouge, le long de la Meuse, il sort de la route, à hauteur de l'île Moniat, entre Dinant et Hastières, et plonge dans le fleuve. Il sera le seul à pouvoir s'extirper du véhicule, piège fatal pour son garçon et sa fille.

Un drame que sa belle-famille, avec laquelle les relations sont tendues, n'accepte pas. Ariane, l'ex-femme de Pirson, et le père de celle-ci ne croient pas à la thèse de l'accident causé par la fatigue et s'en vont trouver la justice. L'auditorat militaire confie l'enquête à la BSR de Dinant. Deux ans plus tard, le 28 octobre 2000, le service de police judiciaire de la police militaire (SPJJM) prive le 1er sergent de sa liberté, estimant qu'il existe assez de faits concordants pour justifier son arrestation. Pendant l'enquête, Olivier Pirson semble notamment avoir menti sur l'itinéraire qu'il a suivi cet après-midi-là. De plus, une autopsie, qui a exigé l'exhumation des corps des deux enfants, a révélé la présence de méthanol dans leur sang. Enfin, l'interrogatoire de Pirson, à l'aide du polygraphe, se termine par un résultat positif. En d'autres mots, pour le détecteur de mensonges, le para ment.

AVEUX RENIÉS

Ce polygraphe deviendra d'ailleurs la cible de la défense, assurée par Mes

Uyttendaele et Kennes. Les deux avocats relèvent que l'arrestation d'Olivier Pirson fait suite à ce test, alors qu'il n'a aucune validité juridique, et que c'est cette même arrestation qui a conduit aux aveux, tout de suite reniés, du para. Les avocats présenteront plusieurs fois des requêtes de remises en liberté. Sans succès. Le 28 octobre, Olivier Pirson révèle que, peu après le pont d'Yvoir, il a arrêté le véhicule sur un parking et prétextant un besoin pressant, a mélangé de l'antigel, destiné aux lave-glaces, avec de la limonade avant de tendre la bouteille aux enfants qui l'ont pratiquement terminée. Son objectif? Les endormir grâce à l'alcool contenu dans l'antigel afin «qu'ils ne se voient pas mourir.»

C'est sur la route qu'il repère un endroit, le long de la Meuse, dépourvu de rails de protection. Sa décision est alors prise, il fait demi-tour et lorsqu'il repasse devant l'île Moniat, précipite son Opel dans l'eau. En s'extirpant de sa voiture, il essaye encore d'ouvrir la portière arrière sans y arriver, appelle à l'aide, et, finalement, se dirige, emporté par le courant, vers la berge. Quand les enquêteurs l'interrogent sur les causes de cet acte, il invoque une profonde déprime, due aux mauvaises relations avec sa femme Ariane, dont il est séparé. Il aurait alors décidé d'en finir et d'emporter ses enfants avec lui «pour punir la méchanceté d'Ariane» . Pour l'accusation, la cause est peut-être autre, plus vénale. Des témoins auraient évoqué le refus du sergent de payer une pension alimentaire de 13 000 francs par mois. Une image de monstre qui sera confortée par des photos, prises lors de sa mission en Somalie, où l'on voit le para écraser un jeune Africain de sa combat-shoes. Comme un chasseur posant avec son trophée.

LE DÉTECTEUR DE MENSONGES

Ses aveux, Olivier Pirson refusera de les signer. Pourquoi les avoir donnés? «Parce que fatigué de constater que, quoiqu'il dise, les enquêteurs ne le croyaient pas, il a décidé de leur dire ce qu'ils voulaient entendre»

, répond la défense.

Une furieuse bataille juridique s'engage mais l'affaire est finalement renvoyée devant le conseil de guerre, non sans que Mes Uyttendaele et Kennes s'en soient pris au polygraphe ainsi qu'à l'attitude des enquêteurs. Le polygraphiste canadien n'a pas été épargné par Me Uyttendaele qui le surnomme «le gourou» et parle, lors d'une présentation de requête de remise en liberté, le 20 juin 2001, d'une «ambiance sectaire» entretenue autour d'une machine que l'homme présente comme infaillible, tout en jouant un «drôle de jeu de proximité» . De quoi, selon la défense, déstabiliser Olivier Pirson qui voit le détecteur de mensonges comme la dernière chance de prouver aux enquêteurs qu'il dit la vérité. «Mais si le polygraphe était infaillible, le monde juridique serait-il aussi hostile à l'utiliser comme moyen de preuves ou d'indices?» , questionne la défense. Qui relève que le polygraphiste a eu plusieurs entretiens avec les enquêteurs lesquels ont pu exposer à loisir leur version du drame. Selon les deux avocats de Pirson, la séance de polygraphe n'a d'ailleurs tourné qu'autour de ce scénario et à l'issue de celle-ci, sans qu'il y ait eu aveu, le «gourou» a conclu: «il a tué ses enfants» . «La conviction des enquêteurs est renforcée par une machine qui a le vernis de l'infaillibilité scientifique» , s'indigne Marc Uyttendaele qui indique encore que «selon le droit, des aveux ne peuvent être obtenus immédiatement après des tests polygraphiques quelle que soit la manière dont le détecteur a été utilisé.»

Après la séance de polygraphe, Olivier Pirson est encore cuisiné jusqu'à ce qu'il craque. La défense calcule qu'il a passé 8 heures 23 minutes menottés et dénonce un traitement dégradant. «L'interrogatoire au finish ne peut être admis dans un pays démocratique.» Là, ce sont les méthodes d'enquête qui sont visées. Me Uyttendaele dénoncera encore une série de faits dans le but de prouver que l'enquête n'a pas été menée objectivement et pointe la découverte de méthanol dans le corps des enfants comme le moment où «Olivier Pirson devient suspect et très vite accusé» .

Le 17 octobre 2000, la mère du para et sa nouvelle compagne, placées sur écoute téléphonique, sont également auditionnées. Le rapport des écoutes donne une idée de la manière dont elles ont été traitées. De retour chez elle, la mère de l'inculpé téléphone à son amie et lui raconte les violences verbales dont elle a été victime. «Si tu ne te souviens pas, il y a des maisons pour soigner cela», lui aurait, par exemple, rétorqué un enquêteur. Bénédicte, la concubine, téléphone également à sa soeur, de retour de l'audition. Elle lui parle d'intimidation de la part des enquêteurs, de «lavage de cerveau». En tout, ce sont 15 pages de conversations téléphoniques qui ont été relevées par les enquêteurs mais résumées pour la justice en... deux phrases. Deux phrases de Bénédicte assaillie quelques secondes par le doute.

Le lendemain de ces auditions, Olivier Pirson téléphonera également à la soeur de sa compagne et lui déclarera: «il y a des moments où tu vieillis de plusieurs heures. Je veux dire qu'à ces moments, tu avouerais n'importe quoi.»

Le ton est donné. L'opposition vive entre accusation et défense devrait se retrouver tout au long du procès qui commence jeudi. Au cours de celui-ci, on prendra également connaissance des derniers devoirs d'enquête ordonnés par le Conseil de guerre et l'auditeur militaire, Gérald Walliez. Le premier concerne le mélange absorbé par les enfants.

Le major-vétérinaire Stevens va mélanger du méthanol à du Fanta afin de déterminer la couleur et le goût du produit obtenu. La défense espère prouver ainsi qu'il était impossible de faire ingurgiter ce mélange aux enfants sans les y forcer et que la couleur obtenue ne correspond pas à celle de Pirson dans ses aveux.

Un expert automobile sera également chargé de déterminer si un produit contenant du méthanol pouvait se trouver dans une Opel Kadett de 86 ou 87 ou si les garagistes et concessionnaires utilisaient alors un tel produit.

Dans le même registre, l'auditeur militaire a ordonné la saisie et l'examen d'un récipient se trouvant dans le garage de la mère d'Olivier Pirson et contenant peut-être du méthanol; la transcription sur P-V de notes prises lors de la reconstitution de l'accident; la détermination du contenu de cassettes de travail détruites. Il a également fallu retrouver un P-V de la gendarmerie de Braaschaat contenant le témoignage d'un Anversois qui a assisté au retour à la surface de Pirson. Surtout, le polygraphiste canadien s'est expliqué au sujet des corrélations qu'il établit entre les courbes de son appareil et les propos de Pirson. Autant d'éléments qui devraient concourir à lever les zones d'ombre que contient encore l'affaire.

© La Libre Belgique 2001

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