Un ouvrage d'art de 25 milliards de francs

Ce n'était pas l'inauguration officielle, mais l'événement en valait la peine pour faire déplacer la foule. Mardi matin a eu lieu le premier essai, grandeur réelle, de l'ascenseur à bateaux de Strépy-Thieu, le plus grand du monde, par un bateau commercial.

Ph. Law.
Un ouvrage d'art de 25 milliards de francs
©Belga

Ce n'était pas l'inauguration officielle, mais l'événement en valait la peine pour faire déplacer la foule. Mardi matin a eu lieu le premier essai, grandeur réelle, de l'ascenseur à bateaux de Strépy-Thieu par un bateau commercial. Il était environ 10 h 45 quand la péniche automotrice de 1.300 tonnes des cimenteries CBR a pris l'eau pour entrer dans le bac de 112 mètres utiles de long sur 12 mètres de large. Lentement mais sûrement, avec une adresse qui frise l'admiration, le capitaine Hubert Degallaix (34 ans) cale sa cargaison dans l'emplacement prévu.

Les deux portes situées à chaque extrémité du bac descendent simultanément et emprisonnent l'eau à l'intérieur de l'ascenseur. Une fois la manoeuvre de fermeture des portes terminée, commence alors la remontée du bateau sur une hauteur de 73,15 mètres. Un spectacle impressionnant qui dure environ 7 minutes. «Dans une écluse classique, le bateau bouge tout le temps et il faut maintenir les moteurs en marche pour garder l'équilibre. Ici, on éteint les machines et on ne fait plus rien pendant la montée. C'est en quelque sorte, 7 minutes de tranquillité...», commente le capitaine, sous l'oeil impressionné du ministre wallon de l'Équipement et des Travaux publics, Michel Daerden (PS).

STRÉPY-THIEU OPÉRATIONNEL EN 2002

Situé à la limite territoriale entre La Louvière (Strépy-Bracquegnies) et Le Roeulx (Thieu), l'ascenseur est construit sur le canal du Centre à grand gabarit qui s'étend entre Mons et Seneffe, sur une longueur de 27 km. Ce dernier assure la liaison entre l'Escaut et les bassins de la Meuse. D'après les ingénieurs du ministre wallon de l'Équipement et des Transports (Met), l'ouvrage est le plus grand ascenseur du monde. Il est conçu pour résister aux séismes.

Le premier coup de pioche de l'ascenseur a été donné le 4 mai 1982, mais beaucoup d'eau a coulé sous les ponts avant que l'ouvrage ne devienne opérationnel après 20 ans (lire le commentaire ci-contre). Et encore: «Il faut attendre la fin des travaux sur le pont canal en amont avant l'exploitation commerciale de l'ascenseur en juin 2002»

Dit Michel Daerden, reconnaissant que l'expérience grandeur nature marque la fin d'un long périple.

«C'est essentiellement pour des raisons budgétaires que les travaux ont pris du retard et aussi à cause des travaux supplémentaires consécutifs au tremblement de terre à Liège en 1983», renchérissent en choeur Jean Pigeon, ingénieur industriel principal aux Voies hydrauliques, et Jean-Louis Hilde, du bureau de contrôle Seco.

GAIN DE TEMPS ET RENTABILITÉ

L'ascenseur de Strépy permet un gabarit de 1 350 à 2 000 tonnes sur le canal du Centre. Il remplace 2 écluses et 4 ascenseurs hydrauliques de 300 tonnes construits en 1884 et mis en service après la Première Guerre mondiale. Il peut aussi contenir 4 bateaux de 350 tonnes. La technique de l'ascenseur a été choisie en raison de sa faible consommation d'eau. Au bout du compte, on parle d'une ardoise de quelque 620 millions d'euros (environ 25 milliards de francs). Une réalisation à laquelle a participé la Société wallonne de financement complémentaire des infrastructures (Sofico). «Sans l'ascenseur, il faut quatre jours à un bateau de 1 320 tonnes pour rejoindre Bruxelles au départ d'Obourg. Quand l'ouvrage sera opérationnel, il faudra seulement une journée»

Se réjouit le capitaine Degallaix.

Pour les entreprises et les transporteurs, la mise en service permanente du grand monte-bateaux se traduira par un gain de temps et de consommation. L'impact économique se ressentira également sur les activités du port autonome de Charleroi, de Garocentre, d'Usinor et du zoning chimique de Feluy près de Seneffe. La réalisation de l'ascenseur traduit la volonté du gouvernement wallon de promouvoir la voie d'eau: un bateau de 1 350 tonnes transporte autant de marchandises qu'un train de 40 wagons ou qu'un convoi de 67 camions. L'impact est aussi touristique, notamment sur le parc régional des canaux: 27 000 visiteurs enregistrés actuellement pour 2001.

© La Libre Belgique 2001


Le projet «Ascacentre» a réuni peu de suffrages, dans le monde de la navigation, par défaut d'utilité. En 1996, ce gouffre à milliards (des chiffres très supérieurs à ceux cités mardi étaient régulièrement évoqués) était par exemple dépeint par un expert comme le «futur plus grand musée industriel du monde», car obsolète avant d'exister, pour cause de trafic et de tonnage/unité insuffisants. Deux ans plus tôt, le professeur montois Beuthe avait calculé que, même en tenant compte de critères favorables, acheminer les minces trafics prévus à Strépy à la brouette coûterait moins cher, même jusqu'en l'an 3000. Cinglant. Pourquoi, alors? A l'origine: une pure volonté politique wallonne, comme viscérale, le rêve devenant réalité à coups de budgets multipliés, de rapprocher le sud belge de la France par la voie d'eau. Et en le faisant sinon au détriment du trafic descendant vers le nord, du moins en ne favorisant pas ce dernier - alors qu'il est de loin le plus important et le plus rentable. Néanmoins, certains spécialistes admettent désormais que l'augmentation générale et soutenue de l'utilisation de la voie d'eau, ces dernières années, profitera aussi à Strépy et que son utilité sera en conséquence moins marginale que prévu. Mais tous estiment que l'intérêt croissant manifesté par la Région wallonne pour la chose fluviale est une bénédiction. Encore, dit le monde de la navigation, devrait-il être concentré sur les ouvrages utiles...