Lilian, princesse de Belgique

Le Prince Alexandre, la Princesse Marie-Christine et la Princesse Esmeralda, la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte et le Roi annoncent avec tristesse le décès de leur mère et belle-mère, la Princesse Lilian, survenu le 7 juin 2002 à 13 heures.

Belga
Lilian, princesse de Belgique
©Belga

PORTRAIT

Il y avait hier un an, jour pour jour, qu'elle avait accompli sa mission, confiée par Léopold III: rendre publics, `au moment opportun´, les écrits laissés par notre quatrième Souverain en réponse à ses opposants de naguère, qui l'avaient poussé à l'abdication, ainsi qu'aux historiens qui relayaient leur version des faits.

Elle avait choisi de faire éditer le livre du Roi le 7 juin 2001, en l'année du centenaire de sa naissance et du cinquantième anniversaire de son abdication, au jour anniversaire de sa déportation par les Allemands. Et elle avait eu la satisfaction de voir ces pages austères, sous le titre `Pour l'histoire´, remporter en librairie un succès phénoménal.

Est-ce parce qu'elle avait été, ces dernières années, tout entière tendue vers ce grand retour de son époux sur la place publique, que la vie de la princesse Lilian de Réthy s'est éteinte vendredi, un peu comme un baisser de rideau sur la scène où la pièce est achevée?

Dans trois langues

On a assez dit qu'elle fut une des plus belles femmes du milieu du siècle dernier - `belle comme une nuit grecque´ et élégante comme une `belle cigarière andalouse´, a écrit Charles d'Ydewalle -, alors que son royal mari, lui aussi gâté par la nature, prenait avec les ans une prestance à faire pâlir Anthony Quinn. C'était aussi une dame du grand monde, née d'un père qui fut ministre (Travaux publics, Intérieur) puis gouverneur de province (Flandre occidentale) et descendant par sa mère du comte de Muelenaere, chef de la diplomatie belge dans les années 1830.

Née le 28 novembre 1916 à Londres (Highbury), où beaucoup de familles belges se sont réfugiées pendant la Première Guerre mondiale, Mary - Lilian - Henriette - Lucie - Josepha - Ghislaine Baels va mûrir dans trois langues, fréquentant l'Ecole des Soeurs de Saint-Joseph à Ostende et les Dames du Sacré-Coeur à Bruxelles, avant de retourner dans la capitale britannique, au Holly Child. Dotée dès cette époque d'une jolie dose d'aplomb et d'un organe vocal bien développé - des traits qui ne la quitteront plus! -, elle s'illustre notamment en jouant les premiers rôles dans `La fille de Roland´ et `Hamlet´.

Plus tard, elle se forme à l'histoire, s'enrichit de nombreux voyages à travers l'Europe, s'initie au ski, au golf, à l'alpinisme... tout en étant conviée, comme il convient aux filles de son rang, à bien des mondanités, bals et garden-parties, y compris à Laeken.

Jeunesse frivole? Peut-être mais bientôt interrompue par la guerre de 1940 qui voit Lilian Baels prendre un nouveau rôle: celui d'infirmière, à la Croix-Rouge de Bruges, chargée notamment d'évacuer en voiture, parfois sous les tirs, l'hospice des vieillards d'Alost. Elle conduit aussi sa famille à Biarritz, en France, où elle reste plusieurs mois.

Une invitation à Laeken

Le premier entretien avec son futur époux, veuf depuis l'accident qui a coûté la vie à la reine Astrid en 1935, a lieu peu après le retour au pays, en janvier 1941. C'est la reine Elisabeth qui aurait été la `marieuse´, invitant la jeune femme à déjeuner au château de Laeken. Mais certaines sources, notamment les carnets du général Van Overstraeten, conseiller militaire de la Cour, laissent entendre que les tourtereaux se connaissaient déjà avant la guerre.

Le mariage est célébré le 11 septembre 1941 devant le cardinal Van Roey. Union morganatique, où l'épouse ne sera pas reine et ses enfants ne seront pas héritiers du trône. Mais union bénie religieusement avant d'être contractée civilement, ce qui constitue une entorse à la Constitution... On sait quel traumatisme suscite dans le pays l'annonce des épousailles, par une lettre pastorale du 7 décembre lue en toutes les chaires de vérité. Le coeur du `Roi prisonnier´ a eu ses raisons que la raison d'Etat - qui lui aurait dicté d'attendre la fin de l'occupation allemande - ne connaît évidemment pas! Ce sera sans doute, dans les profondeurs de la psychologie collective, un élément décisif de la crise qui conduira, plus tard, à l'effacement de Léopold. Précisons, en revanche, qu'il n'y a pas de fondement à la rumeur persistante selon laquelle le mariage aurait été antidaté pour masquer le fait que la princesse était enceinte.

Le premier enfant, Alexandre, vient au monde le 18 juillet 1942, sans empêcher Lilian d'être aussi une vraie mère pour les petits princes, Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte. Les archives d'Argenteuil regorgent de lettres privées qui montrent à quel point ils lui en seront reconnaissants.

Les rudes conditions de vie des premiers mois d'exil à Hirschtein en Allemagne, sur l'ordre de Himmler, chef suprême des SS, soudent davantage encore la famille, tout comme les cinq années de `non-retour´ qui suivront à cause de la crise politique suscitée par la question royale. C'est Lilian qui soigne les enfants quand ils sont malades et la mauvaise alimentation fait qu'ils le sont souvent. Elle se donne tant que des problèmes cardiaques, déjà, lui imposent de garder le lit.À ces souffrances physiques s'en ajoutent d'autres, morales, dues aux accusations politiques formulées contre le Roi, souvent associées à une mise en cause personnelle de son épouse. Celle-ci sait que dans les manifestations dont nos rues sont alors le théâtre, les antiléopoldistes utilisent son image comme un repoussoir. On la présente comme l'intrigante par excellence, sans scrupule et dévorée d'ambition.

Le temps des départs

Après 1951, le couple doit apprendre à vivre une vie nouvelle. Est bien connue la place qu'y occuperont, pour Léopold, les voyages scientifiques et les explorations de contrées encore peu familières à l'homme blanc. La Princesse l'accompagne fréquemment, sauf lorsque les périples sont à trop hauts risques. Elle donne naissance à deux autres enfants, Marie-Christine le 6 février 1951, et Maria-Esmeralda le 30 septembre 1956. Le coeur, encore lui, impose de faire opérer le prince Alexandre aux États-Unis. Lilian, concrètement sensibilisée aux enjeux de la recherche médicale en cette matière, suscite en 1958 une Fondation pour l'encourager, notamment par l'organisation de colloques internationaux.

Le souhait exprimé par le gouvernement Eyskens de voir Baudouin voler de ses propres ailes et l'occasion constituée par le mariage du jeune Roi en décembre 1960 entraînent le déménagement du couple de Laeken vers Argenteuil. Lilian niera toujours ce que certains royal watchers ont rapporté quant aux pièces vides que les jeunes époux auraient trouvées à leur retour de voyage de noce.

Reste que ce départ est mal vécu, dans la mesure où il entraîne la perte d'une grande partie de l'influence que la Princesse a pu exercer jusque-là. Les unions d'Albert avec Paola d'abord, de Baudouin avec Fabiola ensuite, ont entraîné un rééquilibrage dans les rapports de force intrafamiliaux. On ne s'entendra plus très bien entre `les deux maisons´. Quand les fils iront rendre visite à Argenteuil, ils le feront seuls.

Pas recluse, mais...

Après la mort de Léopold, les apparitions publiques de sa veuve deviennent tellement rares qu'elles font presque figure d'événement. On ne la voit même pas aux funérailles du roi Baudouin.

Avec les années, son caractère s'est fait ombrageux et il en est peu, même dans son cercle le plus rapproché, qui ne fassent un jour ou l'autre les frais de ses sautes d'humeur. Elle peut être imprévisible, niant ou refusant le lendemain ce qu'elle a affirmé ou accepté la veille. Avec certains de ses enfants, les ponts sont parfois rompus.

Rien de plus faux, pourtant, que l'image parfois répandue d'une recluse. Les personnalités les plus marquantes de la vie politique, culturelle, scientifique... sont reçues à Argenteuil. Même à des journalistes, Lilian peut accepter, parfois, d'accorder un entretien, à la seule condition qu'il soit off the record. Nous avons eu cette chance, un jour de l'automne 1998, et ce fut l'occasion de recueillir quelques confidences qui n'étaient pas des banalités. La Princesse venait de faire l'objet d'une biographie fielleuse, qui lui avait fait mal, mais à laquelle elle ne voulait pas répondre. Elle nous fit visiter le bureau du Roi tapissé de photos et de cartes, où rien n'avait changé depuis le dernier jour qu'il y passa. Un journal daté du 25 septembre 1983 était toujours plié dans sa bande.

Celle pour qui, à son tour, le temps vient de s'arrêter fut une princesse enthousiaste jusqu'à l'excès, sûre d'elle-même et dominatrice, sincère jusqu'à l'imprudence, intelligente quand elle ne laissait pas sa passion l'emporter, un peu moins lucide et plus farfelue avec l'âge fatalement, mais toujours grande dame. De coeur, certes, et de pique aussi.

© La Libre Belgique 2002