Bis pour l'arc-en-ciel? `Pourquoi pas?´

Depuis sa retraite auvergnate, le vice-président du PS, Philippe Moureaux, nous livre ses réflexions de rentrée. Il estime que le bilan du gouvernement est convenable et plaide pour le pôle des gauches mais en dresse, à cause d'Ecolo, les limites.

FRANCIS VAN de WOESTYNE
Bis pour l'arc-en-ciel? `Pourquoi pas?´
©Jean-Luc Flémal

ENTRETIEN

Depuis sa retraite auvergnate, le vice-président du PS, Philippe Moureaux, nous livre ses réflexions de rentrée.

Les libéraux ont clairement dominé la coalition arc-en-ciel. La gauche s'est-elle assoupie?

C'est une erreur d'optique. Les libéraux sont revenus au pouvoir après une assez longue absence: il est normal qu'on les remarque plus. Ils ont des postes médiatiques stratégiques: Premier ministre, ministre des Affaires étrangères. Il y a des marques bleues. On peut le regretter, ce qui est mon cas. Mais le bilan est plus équilibré qu'on ne le dit. Je distingue trois acquis de la gauche: la sécurité sociale a été largement maintenue et a même connu des améliorations. C'est le plus important pour moi. L'immigration ensuite: on aurait pu craindre le pire avec les libéraux. La politique menée a été assez sage, notamment grâce à l'opération de régularisation. Enfin, la réforme fiscale est pas mal marquée à gauche, même si les couches élevées en profitent plus. Ce n'est pas l'enthousiasme mais le bilan est convenable.

Les lacunes?

On aurait pu faire des pas supplémentaires ne matière de sécurité sociale, pour réaliser l'égalité hommes-femmes: le système des cohabitants demeure pénalisant pour les femmes. Le refinancement de la Communauté française a été réel mais demeure timide.

La gauche n'aurait-elle pas été plus forte s'il y avait eu, dès le début, une alliance PS-Ecolo plutôt qu'une sorte de rivalité?

La rivalité est logique. On est dans le même secteur. Je ne peux qu'être satisfait si les vues se rapprochent. Mais il reste des différences, sur le respect de l'Etat notamment. La réforme Copernic a suscité, au début, la réaction enthousiaste d'Ecolo. Puis ils ont compris l'erreur mais le PS a été très seul dans son opposition à cette réforme.

Jusqu'où peut aller le pôle des gauches?

Il y a, au Sud du pays, une dominante claire de centre gauche. Les divisions de la gauche font que cette dominante ne peut jouer à plein. Ce pôle vise à rééquilibrer les choses et à accentuer le poids de la gauche dans les gouvernements et parlements. Mais il n'y aura jamais de liste commune PS-Ecolo.

Il n'y a qu'un seul parti de gauche, le PS?

Je n'irai pas jusque-là d'autant qu'au PS, nous avons encore nos archaïsmes et nos rigidités qui parfois nous font basculer trop au centre. Mais la dernière crise d'Ecolo a bien montré que le courant centriste restait vivant à l'intérieur d'Ecolo. L'élimination de Jacques Bauduin c'est quand même l'élimination de l'aile gauche de la direction. Ça n'est pas fait pour me satisfaire. Ça a été une sorte de révélateur pour les socialistes qui avaient des illusions sur Ecolo. Le mouvement se situe à gauche mais il a quelque timidité sur ce plan-là. Quand il s'agit de défendre des idées de gauche, Ecolo est un peu gêné aux entournures. Cette crise a montré les limites du pôle des gauches et les limites de l'engagement à gauche d'Ecolo.

En Europe, la gauche ne se porte pas très bien...

J'ai quelque inquiétude sur la gauche en Europe qui a tendance à être fascinée par les classes moyennes intellectuelles. La France en a été l'exemple le plus marquant: Jospin a géré son pays avec talent mais il a oublié les classes populaires et les exclus de la société. Eux ne l'ont pas oublié..

Êtes-vous favorable à une reconduction de l'arc-en-ciel?

Pourquoi pas?

Ce n'est pas un `oui´ franc...

Non, mais ce n'est pas à exclure. Il faudra voir les conditions du côté francophone mais aussi flamand. Là-bas, l'équilibre est très fragile.

On pourrait envisager un gouvernement asymétrique...

Oui mais si le CD&V faisait partie de la prochaine majorité, serait-on encore en mesure de pratiquer une politique équilibrée en matière de sécurité sociale, de relations Nord-Sud, de politique étrangère? À ce propos, si Bush déclarait la guerre à l'Irak, je pense que l'aile gauche du gouvernement ne pourrait suivre alors que libéraux et CD&V finiraient toujours par s'aligner sur les Américains.

Pourquoi, compte tenu de votre discours très à gauche, ne pas tenter un olivier, avec le CDH?

J'ai été étonné, après la création du CDH, des réactions de certains des dirigeants qui penchent assez à droite: Langendries par exemple, a basculé de l'autre côté. Ils ne savent pas encore très bien où ils vont.

Reconduction: avec le même Premier ministre?

Oui. Je peux à la fois vous faire son éloge et son procès. C'est un homme d'envergure. C'est sûr. Mais il a conservé son attachement un peu flamingant et néo-libéral. Il est suffisamment fort et intelligent pour mettre cela au deuxième plan, mais cela remonte à certains moments. Je n'ai jamais connu cela avec Jean-Luc Dehaene, qui restait plus prudent.

Serez-vous candidat aux prochaines élections?

Cela fait partie de mes dernières méditations de vacances.

Les francophones pourront-ils refuser toute négociation institutionnelle lors de la formation du prochain gouvernement?

Il y a peut-être des petites zones de négociation possible. Mais si les Flamands veulent toucher à la sécurité sociale, on ne sera plus à l'os: on cassera les os... Je ne sais pas ce qu'il resterait de la Belgique.

Les Flamands sont aussi demandeurs en matière de mobilité.

Pour la SNCB, c'est non. Pour le reste, si les problèmes de sécurité routière, qui semblent agiter très fort le Nord du pays, devaient être régionalisés, cela ne m'empêcherait pas de dormir. Il faut sans doute se préoccuper de la sécurité routière mais quand on voit que la politique est centrée sur des dossiers de ce genre, on est tout de même un peu effrayé de la pauvreté de la vie politique. De plus en plus, les dossiers économiques et sociaux passent au second plan pour permettre à quelques personnalités vigoureuses de se faire entendre sur ces dossiers-là. C'est un peu le coeur même de la crise de la démocratie en Europe.

© La Libre Belgique 2002