Bruxelles, le terrain de jeu des interprètes

Capitale de l'Europe, Bruxelles est aussi la capitale mondiale des interprètes. Avec 11 langues officielles, l'Union européenne recourt énormément à leurs services. Cela ne va aller qu'en s'accroissant avec l'arrivée de 10 langues supplémentaires!Consultez notre dossier "les langues, parlons-en!"Participez à notre forum

MATHIEU VAN OVERSTRAETEN
Bruxelles, le terrain de jeu des interprètes
©Johanna de Tessières

REPORTAGE

Bruxelles, ce lundi matin. Une des salles du centre de conférences Albert Borschette, situé rue Froissart, accueille une réunion sur les initiatives européennes en vue de l'année des personnes handicapées. Des délégués des 15 pays de l'Union européenne (UE) y assistent, de même que des délégués de Norvège, d'Islande et du Liechtenstein, trois pays membres de l'Association européenne de libre-échange (AELE).

Pour les interprètes, ce genre de réunion constitue la routine. Dans la cabine des traducteurs italiens, une dame traduit ainsi des propos de l'anglais ou du français vers l'italien tout en parcourant les pages d'un journal. À côté d'elle, sa collègue en profite pour lire un SMS qu'on vient de lui envoyer.

Gare aux apparences, toutefois: le métier d'interprète nécessite en général une grande concentration, d'autant plus que la durée d'une journée de travail peut parfois aller jusqu'à 10 heures. Ce n'est que si une réunion n'est pas terminée à 18 heures que les équipes d'interprètes sont relayées par d'autres.

Avec une traduction de cinq langues vers les cinq même langues, cette réunion du centre Borschette n'est pas non plus révélatrice du degré de complexité que peut parfois revêtir la traduction simultanée d'une réunion européenne. Si les 11 langues officielles de l'UE sont couvertes intégralement lors d'une réunion - c'est le cas notamment lors des conseils de ministres -, il y a en effet 110 combinaisons de traduction possibles. Avec l'arrivée programmée de 10 nouvelles langues le 1er mai 2004, ce chiffre atteindra même les 420!

Autant dire que la programmation est essentielle. C'est un des rôles du Service commun interprétation-conférences (SCIC), l'organisme européen qui gère la traduction de toutes les réunions des instances de l'UE, hormis celles du Parlement européen et celles de la Cour européenne de Justice. Au total, cela représente 50 à 60 réunions par jour, soit 11.500 réunions par an. Étant donné que 80 pc de celles-ci se tiennent à Bruxelles, on peut dire que cette dernière constitue la capitale mondiale de l'interprétariat.

`Nous sommes de loin le plus grand service d'interprétation au monde´ , explique Ian Andersen, un interprète danois qui s'occupe également de la communication du SCIC. `Nous sommes à peu près deux fois plus gros que tous les services de l'Onu mis ensemble. Mais c'est vrai qu'aux Nations Unies, ils ne travaillent qu'en six langues et surtout, ils ont moins de réunions´ .

Selon Ian Andersen, quelque 4.000 interprètes dans le monde ont le niveau requis par l'UE. Or, le SCIC en utilise près de 2.500: 450 directement en tant que fonctionnaires et 2.000 en tant qu'indépendants. `Nous employons entre 250 et 300 freelance par jour´ , dit-il. `Il y en a 1.400 que nous utilisons régulièrement. D'autres, ceux qui comprennent le kazakh ou l'indonésien par exemple, ne sont utilisés que beaucoup plus sporadiquement´ .

Pour les interprètes aussi, l'arrivée prochaine de dix nouveaux pays constitue évidemment un énorme défi. Ne fût-ce que pour des raisons pratiques. `À la date du 1er mai 2004, seules 5 salles de réunion disposeront de 21 cabines de traduction´, explique Ian Andersen. Il y a certes huit nouvelles salles en construction du côté de la rue de la Loi, avec chacune 30 cabines, mais elles ne devraient être achevées qu'en 2007 ou 2008. Or aujourd'hui, toutes les salles sont déjà occupées quasiment en permanence.

Pour l'interprète danois, la solution passe par un recours encore plus poussé aux langues-relais, un procédé utilisé dès les débuts de la Communauté européenne, lorsqu'il était déjà difficile de trouver un interprète italien-néerlandais par exemple. Le fonctionnement de ce système est simple: s'il n'y a aucun des interprètes portugais qui comprend le suédois mais que par contre, il y en a un qui comprend le français, il va baser sa traduction sur celle de l'interprète du suédois au français. `Le délai supplémentaire engendré par ce relais n'est que d'une ou deux secondes´, dit Ian Andersen.

Par ailleurs, les réunions où toutes les langues sont couvertes ont tendance à se raréfier. Les délégués de petits pays, tels que les Pays-Bas, le Portugal ou la Finlande, acceptent de plus en plus souvent de s'exprimer en anglais... au grand dam des interprètes. `Il est très difficile de traduire du mauvais anglais´, affirment-ils en choeur. Eux sont plutôt partisans d'un système où chacun parle sa langue, mais où ces propos ne sont traduits qu'en anglais et en français. Selon le SCIC, de telles mesures répondent aussi à un besoin de réduction des coûts. `En 2002, le budget total de notre service est passé de 105 à 100 millions d'euros, soit un coût de 28 eurocents par an et par citoyen´, dit Ian Andersen. `On se plaint parfois du côut des interprètes mais il ne faut pas oublier que lors d'un conseil des ministres, celui-ci ne représente jamais qu'un tiers de ce que coûtent les billets d'avion´.

L'impact de l'élargissement sur ces coûts est encore difficile à évaluer. Selon les scénarios, le gonflement du budget du SCIC oscille entre 15 et 50 pc. `Certains parlent de 15 interprètes en plus par jour et par langue mais sur base des élargissements précédents, nous tablerions plutôt sur un chiffre de 40´, affirme Ian Andersen.

Autre difficulté: malgré quelques initiatives qui remontent déjà au début des années 90, ces interprètes ne seront pas forcément faciles à trouver. `Les problèmes se posent surtout dans les petits pays avec une courte histoire, dans lesquels la masse de talents est plus limitée´, dit Ian Andersen. Celui-ci ne s'inquiète cependant pas outre-mesure: `l'interprétation sera le moindre des problèmes liés à l'élargissement. Depuis 1973, un tel mouvement intervient à peu près tous les cinq ans. La seule différence cette fois-ci, c'est l'échelle´.

D'ici là, le SCIC continue par ailleurs à encourager ses interprètes à suivre des formations pour apprendre de nouvelles langues. Ian Andersen par exemple suit des cours de turc. Un choix très prévoyant.

© La Libre Belgique 2003


`Bruxelles, là où il faut être´ Françoise Bodénez est interprète depuis une quinzaine d'années. Ayant longtemps travaillé sous le statut d'indépendante, elle est aujourd'hui employée du SCIC et donc, fonctionnaire européenne. `J'aimais bien être freelance mais étant donné que je travaillais quasiment systématiquement pour les institutions européennes, j'ai décidé de sauter le pas vers le statut de fonctionnaire´, dit-elle. Comme la vaste majorité des interprètes, Françoise Bodénez traduit uniquement vers sa langue maternelle. Une excellente connaissance de cette dernière est d'ailleurs une condition sine qua non pour être un bon interprète. Les langues qu'elle maîtrise sont l'anglais, l'allemand, l'italien et le portugais. `J'ai fait des études d'allemand et de droit, avant de suivre une formation d'interprète dispensée directement par la Commission´, raconte-t-elle. `Cette possibilité n'existe plus aujourd'hui´. Ayant habité sept ans au Portugal, ainsi que quelques années en Allemagne, Françoise Bodénez estime qu'une bonne interprète doit avoir beaucoup voyagé pour s'imprégner des cultures et des langues des autres pays. `Cela dit, je suis revenue à Bruxelles parce que pour un métier comme le mien, c'est là où il faut être´, reconnaît-elle. À connaissance des langues égales, la Commission donnera en effet toujours la priorité à un interprète habitant Bruxelles, histoire de s'éviter les coûteux frais de déplacement. Un des avantages que procure le statut de fonctionnaire au SCIC est le fait de pouvoir bénéficier de formations à d'autres langues. Pour l'instant, Françoise Bodénez étudie le grec. `Je suis des cours tous les lundis´, explique-t-elle. `Par ailleurs, j'ai passé quatre semaines en Crète l'été dernier, je compte y retourner deux semaines cet été et il est prévu qu'à la fin de mon parcours, qui doit normalement s'étaler sur quatre ans, je passe encore une période de trois mois en Grèce´. Elle ne partage pas pour autant l'idée selon laquelle il est beaucoup plus facile d'apprendre de nouvelles langues quand on en connaît déjà plusieurs. `C'est sûr qu'on a déjà la méthode mais cela n'empêche pas qu'il faut beaucoup travailler et beaucoup lire, il faut également avoir un grand intérêt pour la culture du pays concerné, comme c'est mon cas pour la Grèce. C'est ce qui risque à mon avis de poser problème pour les langues des nouveaux pays arrivants, avec la plupart desquels on a finalement peu de liens culturels´. (M.V.O.)