MR, comme se MainteniR

Quatre ans de pouvoir après douze ans d'opposition. Quelle affaire! D'une fédération à un mouvement. Tout un monde! Du libéralisme au réformisme. Quelque chose qui ressemble, quand même, encore à un Ovni...

PAUL PIRET
MR, comme se MainteniR
©Johanna de Tessières

ANALYSE

Tout ça pour ça! Dans sa barbe, c'est ce que doit marmonner, pester, éructer Louis Michel en cette soirée électorale du 13 juin 1999. Car après 12 ans d'opposition (oui! douze, du jamais vu, de l'insupportable), que n'a-t-il pas fait pour la quitter - un activisme délirant, un distanciement à la hussarde du libéralisme dogmatique de Jean Gol, une opposition de plus en plus participationniste, un pacte de coalition avec le PS de Philippe Busquin... Et voilà qu'une bête affaire de dioxine vient stabiliser, pas mieux, les résultats de la fédération PRL-FDF-MCC, tout profit pour ces séditieux d'Ecolo! Mais le patron a du ressort, il va positiver pour mieux scorer - comme on dit en langage michélien. Démonstration, en substance. D'abord, la marée verte, c'est pas la faute à nous. Ensuite, on est les seuls traditionnels à n'avoir pas perdu. Enfin, je m'adresse à la nation dans ses deux langues principales...

Excellent! Son entregent fait le reste. L'arc-en-ciel à ses débuts, c'est lui. Et le rayon bleu va darder fort. «Le PRL est devenu le CVP du gouvernement», osera drôlement le président Ducarme pour souligner le rôle-pivot, au risque d'oublier les connotations usées de la comparaison... Même les Affaires étrangères, Louis Michel leur donne ressort et visibilité. Didier Reynders, lui, gonfle d'aise à mesure que s'allège la fiscalité. Antoine Duquesne est plus à la peine, mais s'accroche toujours. Ajoutons 1 Kubla chez les Wallons et 2 ministres-présidences (quitte à balancer Jacques Simonet de la fonction bruxelloise sur le coup d'une déception communale). Oui, les bleus sont un peu là. Quant à la présidence... Bon, OK, Daniel Ducarme est un cyclique, mais son pote Louis, au besoin et selon les cas, le couve, le protège, le surveille, le contrôle et l'engueule.

Au fait, que d'assurance, que d'arrogances parfois! Mais si elles revenaient d'abord à cacher un qui-vive? Car l'appétit au pouvoir n'a ici d'égal que la hantise de le perdre. En octobre 2000, les élections communales font perdre des plumes. En voix, mais aussi en pouvoir: oui, même à Bruxelles, «on» peut se passer d'eux. Et puis, cet emm... de fédéré FDF qui vient jouer l'effarouché dans le jardin extraordinaire des SS. Polycarpe et Cie, au point que le PS roule à nouveau de gros yeux! Réagissons...

La réaction, d'une part, est externe. Louis Michel resserre ses liens avec Elio Di Rupo, qu'il avait moins naturels qu'avec le prédécesseur Busquin. Axe redoutablement efficace. Quand Ducarme croit pouvoir négocier quelque aventure avec le PSC devenant CDH, fin 2001-début 2002, Michel coupe court pour ne pas s'aliéner Di Rupo. Alors que celui-ci prépare ses «convergences» avec Ecolo! C'est ainsi que le président du PS a ravi le pilotage du rafiot francophone à celui qui va être bombardé «chef de file gouvernemental MR»...

Car la réaction est interne, aussi. Cet attelage PRL-FDF rejoint en 1998 par le MCC, le particule de Gérard Deprez, ne tourne pas fort. On ose pousser Louis Michel hors d'une présidence qu'il n'a pas la disponibilité d'endosser. Ducarme, mais oui, s'y révèle. Sans doute, il s'emberlificote dans ses timings; certes, ceux qui voudraient fusionner les trois partis en sont pour leurs frais. Mais la machinerie devient assez huilée pour pouvoir troquer, en mars 2002, la fédération hétéroclite contre un mouvement intégrateur. Le mouvement réformateur. «Mouvement» parce que parti fait ringard; «réformateur» parce qu'on ne pouvait pas imposer libéral aux autres. Et puis, aux nostalgiques qui grincent des dents, Michel assène et détourne: ce n'est pas le libéralisme qui est honteux, c'est la diabolisation qu'en font nos adversaires...

Donc, le MR. Dont les forces peuvent être les faiblesses. Force du patron Michel, mais à qui il arrive toujours d'en faire trop. Force de ratisser large, mais dont la capacité rassembleuse peut friser la dilution de ligne. C'est que les structures du mouvement sont plus identifiables que son idéologie; c'est que son «coeur à l'ouvrage»- slogan de 2003 - est plus évident que son positionnement.

«Nous sommes clairement au centre», répètent régulièrement les Michel (bis), Ducarme, Reynders, Hasquin et les quelques autres qui comptent. Gauche-droite, c'est dépassé; «ce n'est plus la lutte des classes, c'est la réconciliation utile destinée à remettre les préoccupations des citoyens au centre du débat», insiste Ducarme, qui tenta naguère d'imposer un libéralisme devenu «public» après avoir été «social». Quitte à donner quelques gages. Quand «l'intégration est un échec», dit-il, il gaffe ou il distribue les rôles? N'empêche, des libéraux de souche se disent orphelins, ou excédés par les alliances imposées avec le PS. Ils lorgneraient bien vers les droitiers s'assumant de «Défi libéral» (encore lilliputien) ou CDF (de Dominique Harmel). Pas de quoi, apparemment, émouvoir au MR. Du moment - et ça paraît bien parti - qu'il reste au centre, aux scores, et aux affaires.

© La Libre Belgique 2003