Un accord qu'il faut juger à l'usage

VINCENT ROCOUR

ANALYSE

Le travail avait commencé en douceur. Il a fallu l'achever au forceps. L'accouchement du gouvernement Verhofstadt II se sera donc fait dans la douleur. La faute à quoi? A qui?

A la méthode Verhofstadt? Sans aucun doute. Durant les 35 jours de sa mission, le formateur s'est montré désorganisé, brouillon, emprunté. Combien de fois n'a-t-on pas entendu un négociateur se plaindre du retard avec lequel il recevait les notes? Combien de fois n'a-t-on pas vu un ténor s'étrangler à la lecture d'un texte qui traduisait trop mal les accords engrangés la veille? Ce n'est pas un détail. La logistique compte énormément dans ce genre de discussions à couteaux tirés, où la moindre ambiguïté peut provoquer de très lourdes suspicions.

La méthode Verhofstadt, c'est aussi une gestion désastreuse du temps. Le Premier a trop longtemps évité les véritables écueils de la négociation. Il a musardé, croyant que les acrimonies entre partenaires s'effaceraient d'elles-mêmes, avec le temps. Il s'est lourdement trompé. Les deux nuits blanches qui ont été nécessaires pour boucler la négociation en témoignent.

De taille comparable

Mais la méthode de l'ex-futur Premier n'est pas seule en cause dans les baisses de régimes de la négociation. Il y avait aussi la nature de l'alliance à sceller.

On l'a assez dit: les forces en présence sont de force égale. La famille socialiste a le plus grand nombre d'électeurs. Son homologue dispose du plus grand nombre de sièges. C'est vraiment du 50-50, l'équilibre parfait entre des formations politiques qui nourrissent des projets politiques a priori antinomiques. Guy Verhofstadt a donc dû tout le temps calculer, doser, transvaser pour ne pas donner l'impression de vouloir donner plus à l'une qu'à l'autre. Et à ce jeu, le clan socialiste s'est montré singulièrement vigilant. On lui a assez dit qu'en 1999, les libéraux avaient un peu trop facilement imposé leur stature et leur empreinte dans la négociation. Steve Stevaert (SP.A) et Elio Di Rupo (PS) s'étaient bien juré qu'on ne leur ferait plus jamais ce reproche. Ils ont dès lors voulu tout contrôler, tout prévoir.

Réaliste avant tout

Au bout du compte, le Belgique se retrouve avec un accord de gouvernement qui, contrairement à l'édition précédente, ne soulève aucun enthousiasme particulier, un accord « réaliste », un accord qui, effectivement, place les deux familles politiques à distance égale. Les libéraux ont réussi à maintenir le rythme et l'ampleur de la réforme fiscale, obtenu une nouvelle diminution des charges patronales, rendu les libérations conditionnelles plus difficiles à obtenir, dégagé une enveloppe de 100 millions d'euros pour l'amélioration du statut des indépendants. Les socialistes ont imposé le principe d'une liaison de certaines allocations sociales au bien-être, négocié une reprise de la dette de la SNCB, convaincu de la nécessité d'augmenter le budget de la santé, oeuvré à l'intégration.

Il y avait du bleu. Il y avait du rouge. La synthèse des couleurs a été plus ou moins bien réussie: on a du violet. C'est plus terne que dans l'arc-en-ciel. Mais c'est aussi plus soigné. Au fond, comme on dit parfois, cet accord de majorité ne mérite ni excès d'honneur ni excès d'indignité.

En fait, c'est à l'usage qu'on jugera ce gouvernement dont on n'attend désormais plus que le nom des ministres. Si les deux grandes familles qui le composent se neutralisent à tout bout de champ comme ce fut le cas à nombreuses reprises lors de la négociation, il n'ira pas très loin. Or tout pousse à ce qu'il en soit ainsi: le rapport des forces interne, la nature de l'alliance, l'étroitesse des marges budgétaires. Et aussi, ne l'oublions surtout pas, la perspective du scrutin régional/européen de juin 2004. Pendant un an, le gouvernement violet sera en campagne électorale. Les consensus seront malaisés. Guy Verhofstadt va devoir gérer cela. Avec la méthode qui est la sienne.

© La Libre Belgique 2003