«Ne pas oublier la Belgique d'en bas»

La présidente du CDH, Joëlle Milquet, estime que la nouvelle majorité se trompe, ment et ne pourra relever les défis qu'elle annonce. Mais tout n'est pas négatif.

«Ne pas oublier la Belgique d'en bas»
©Belga
FRANCIS VAN de WOESTYNE

ENTRETIEN

Au lendemain de la déclaration du Premier ministre, la présidente du CDH lance les premières flèches. Elle annonce une opposition vigilante et crédible.

Les Belges ont reconduit les libéraux et socialistes: se sont-ils trompés?

Ils ont voulu un renforcement des libéraux et des socialistes mais pas nécessairement cette coalition-là. C'est un leurre: les gens n'ont pas souhaité ce centre mou, cette eau tiède. Je ne suis donc pas d'accord avec le Premier ministre quand il dit que les Belges ont voulu une majorité violette.

Qu'ont voulu les électeurs, alors?

L'électeur libéral a voulu une nouvelle réforme fiscale. L'aura-t-il? Non. Les pensionnés qui ont voté MR ont voulu une suppression de la cotisation de crise, déjà promise en 99. Ils ne l'auront pas. Les indépendants seront eux aussi déçus. La déception est aussi grande chez les électeurs socialistes: on avait promis un refinancement alternatif massif de la sécurité sociale. Pas là. La liaison au bien-être de toutes les pensions et allocations sociales? Pas vu. L'impôt sur les grandes fortunes? Oublié!

Pendant vos quatre premières années d'opposition, vous avez passé votre temps à critiquer la majorité sortante. Il faut reconnaître que ces critiques n'ont guère été convaincantes...

C'est plus subtil que cela. Les plus défavorisés ont été déçus de l'action du précédent gouvernement qui n'a pas répondu à leurs attentes car le bilan social est bien faible. Ils se sont donc laissés séduire par le parti, le PS, qui promettait une protection sociale forte. De l'autre côté, le monde économique a jugé que l'on avait sans doute pas assez investi dans la réduction du coût du travail. Ils ont choisi les libéraux qui avaient promis monts et merveilles sans dire comment ils financeraient leurs promesses. C'est sur la base des constats d'échec de l'arc-en-ciel que les choix, en fonction des intérêts particuliers des gens, se sont portés.

Tout est-il négatif dans l'accord gouvernemental ou souscrivez-vous à certains points?

Il y a des points positifs. En matière de justice, leurs propositions sont très proches des nôtres. Mais il faut admettre que l'on n'a rien fait à ce niveau pendant quatre ans. On sort d'un immobilisme total. Nous disions que la réforme des polices ne fonctionnait pas, qu'il fallait renforcer la police de proximité, qu'il fallait revoir la répartition de compétences entre le fédéral et le local. On nous donne finalement raison. Pareil pour la réforme de l'administration que nous voulions sans politisation, sans surcoûts excessifs, sans flamandisation. Copernic a fait tout le contraire. On en revient apparemment à ce que nous demandions. Il y a donc des avancées intéressantes dans cette déclaration, qui rendent crédibles les propositions que nous avons déposées pendant quatre ans. Si les propositions de la nouvelle majorité sont crédibles, nous les soutiendrons.

Le gouvernement a aussi promis la création de 200.000 emplois...

Le problème est que l'ancienne majorité a mis tous ses oeufs dans le panier de la réforme fiscale en pensant qu'au-delà des effets démagogiques, elle allait engendrer une nouvelle croissance. Nous avons toujours réclamé un deuxième plan de réduction du coût du travail. Nous avions proposé 1,4 million d'euros. Le gouvernement promet 800 millions. Je ne suis pas certaine que ce sera suffisant pour enrayer l'augmentation du nombre de chômeurs qui a atteint des sommets: on est à plus de 16 pc en Wallonie. Le programme emploi manque de souffle, ce ne sont bien souvent que des réformettes, d'adaptation... On ne parle plus de Rosetta, c'était donc bien un échec. Croire que l'on va créer 200.000 emplois, cela me paraît utopique quand on sait que dans le même temps, on va perdre 10.000 emplois à la SNCB, à La Poste... Dans les meilleures conditions, le Bureau du Plan ne prévoit que 130.000 emplois.

Qu'est-ce qui vous heurte particulièrement?

La feuille de route budgétaire n'est pas du tout crédible. La réduction de notre endettement est totalement insuffisante et beaucoup trop lente. On ne finance pas assez le Fonds de vieillissement. On met à mal tout notre système de pensions légales. Le rapatriement des capitaux, c'est très bien. Mais Didier Reynders avait démontré l'infaisabilité du système il y a quelques mois. On prétend qu'avec une augmentation des dépenses primaires de 1,2 pc, on pourra financer des politiques nouvelles. Ce que conteste le Conseil supérieur des Finances: avec une croissance de 1,2 pc, on ne peut rien faire de neuf. Si on veut maintenir le budget 2003 en équilibre, il faudra identifier 1 milliard d'euros d'économies. Où cela? Pas de réponse.

Comment un petit parti comme le vôtre peut-il mener une opposition efficace face au rouleau compresseur de la majorité?

On ne va pas tirer à boulets rouges sur tout. Nous serons le contrôle budgétaire constant de cette majorité. Nous voulons dire la vérité aux électeurs car on lui ment sans arrêt. En 99, nous étions un ancien parti face à une majorité neuve et inédite. A présent, c'est le contraire: nous sommes un parti rénové, face à une majorité constituée de deux partis traditionnels empêtrés dans une conjoncture difficile. Nous aurons le souffle nouveau face à des pratiques gouvernementales anciennes. Ce gouvernement risque vite d'être technocratique et gestionnaire éloigné des préoccupations quotidiennes des Belges. Nous voulons être un parti proche, une sorte de syndicat des gens, porte-parole de la Belgique d'en bas qui a été oubliée.

Serez-vous candidate à votre succession à la présidence du CDH?

L'appel aux candidatures est lancé. Il y a déjà des candidats. C'est très bien. Je m'exprimerai dans le courant des vacances. Moi, je crois avoir rempli le cahier des charges que je m'étais imposé. Un programme qui était ambitieux et difficile: créer un projet collectif nouveau et adapté aux nouvelles donnes du 21ème siècle, maintenir l'unité du parti, mener une opposition cohérente et crédible. J'estime que ma mission est remplie.

© La Libre Belgique 2003