Albert et Paola, premiers "chevaliers blancs"

Un choc immense. Un véritable séisme. Une commotion sociale. Les mots ne manquent pas pour qualifier les événements qui ont secoué la société belge au coeur de l'été 1996. Au coeur de l'affaire Dutroux, le Roi intervient de manière forte et visible. Alors que le politique tergiverse, le Palais réclame «une clarté totale» sur les causes du drame.Le couple royal initie aussi des tables rondes.

Albert et Paola, premiers "chevaliers blancs"
©Thierry Rogé
ANNICK HOVINE

ANALYSE

Un choc immense. Un véritable séisme. Une commotion sociale. Les mots ne manquent pas pour qualifier les événements qui ont secoué la société belge au coeur de l'été 1996. Pendant de longs mois, l'actualité se déclinera autour de quelques prénoms: Julie et Mélissa, Sabine et Laetitia, An et Eefje, et d'un nom, devenu synonyme d'épouvante: Marc Dutroux. Au départ de la disparition, du viol et du meurtre d'enfants, la Belgique s'est révélée «malade de son système» (1). L'abominable «affaire Dutroux» devenait le miroir du dysfonctionnement belge. Celui d'une justice poussive, d'une police inefficace, d'une fonction publique inhumaine.

Avant la découverte des actes horribles du prédateur de Marcinelle, le thème de la sécurité s'était déjà rappelé au bon souvenir des politiques au début des années 1990 -sous l'effet de la poussée de l'extrême droite, surtout flamande. Dans son discours du 21 juillet 1994 -la première fête nationale d'Albert II- le Roi place déjà l'accent sur cette «tâche à remplir dans notre pays» . «Un des premiers droits du citoyen est en effet de pouvoir vivre en sécurité» , insiste le Souverain. «Chacun doit pouvoir circuler sans crainte dans nos rues ou nos métros. Il faut insister sur la prévention mais lorsque celle-ci ne réussit pas, la Justice doit pouvoir agir efficacement et rapidement. Elle doit donc disposer de moyens suffisants.»

Moins d'un an plus tard, deux fillettes (en juin 1995), puis deux adolescentes (en août 1995) disparaissent, sans déclencher de véritable mobilisation citoyenne: les parents des petites de Grâce-Hollogne et des jeunes Flamandes se sentiront longtemps seuls dans la recherche éplorée de leurs enfants. La police tourne en rond, la gendarmerie dissimule, la justice ne s'émeut pas, le politique reste sourd.

Couple royal marqué

Il faudra attendre la libération de Sabine et Laetitia vivantes et l'arrestation de Marc Dutroux, mi-août 1996, pour que les autorités belges, collectivement apathiques, se réveillent. Lentement. «Le monde politique n'a pas vu le séisme qui s'annonçait», analyse Claude Javeau, professeur de sociologie à l'ULB. Le Premier ministre CVP d'alors, Jean-Luc Dehaene, n'interrompt pas ses vacances à l'étranger. Le gouvernement ne se manifeste pas, à la notable exception du ministre de la Justice, Stefaan De Clerck, également CVP. «C'est le seul politique qui ne se fera pas huer à Liège», rappelle M. Javeau.

Dans ce contexte, l'intervention royale sera fort remarquée. Le Roi et la Reine recevront au Palais, les uns après les autres, tous les parents des enfants disparus et/ou assassinés: les Russo, les Lejeune, les Marchal, les Lambrechts, les Benaïssa, Marie-Noëlle Bouzet et Francis Brichet...

Le couple royal ressort très marqué de ces rencontres. «C'est vrai qu'il y a un choc énorme, qui arrive pendant les vacances, dans un vide. Je ne le connais pas personnellement, mais je suis convaincu que le Roi a certainement été très ému», commente encore le sociologue de l'ULB. «Tout ce qu'on m'en dit, c'est que c'est un homme qui a du coeur. Il a voulu sauver les meubles parce que lui, ou son entourage, s'est aperçu qu'il y avait une lame de fond possible et qu'il fallait la canaliser.»

Intervention remarquée

Le 10 septembre 1996, fait tout à fait exceptionnel, le Palais publie un long communiqué (lire ci-contre) dans lequel le Roi demande, solennellement, que toute la vérité soit faite autour des enfants disparus. Cette intervention très inhabituelle répondait de manière forte et visible au désarroi dans lequel est plongée la population. De manière d'autant plus forte et visible que les autres institutions -le politique, la justice, la police...- étaient gravement discréditées aux yeux des citoyens.

Une polémique s'est aussitôt levée autour de cette intervention, le Roi étant «sorti de son rôle» ou n'ayant pas agi couvert par le gouvernement -comme l'exige la Constitution-, selon certains. Le constitutionnaliste Marc Uyttendaele n'a pas hésité à parler de «crise de régime» (lire l'entretien ci-contre).

Claude Javeau, qui s'affiche pourtant comme un républicain convaincu, se montre plus nuancé: «Le Roi et la Reine réapparaissaient sur une scène médiatique qu'ils fréquentaient peu depuis la mort de Baudouin, trois ans plus tôt. Le Roi était en train de digérer l'héritage de son frère. Quoi qu'on en dise, Albert II n'était pas préparé. Il y a certainement eu une volonté de sortir du bois de la part de la famille royale, qui trouvait là une épouvantable occasion. C'était dans ses cordes dans la mesure où c'était un drame social horrible, non politique, et qu'il impliquait des familles du nord et du sud du pays.»

Le Roi a eu là «un trait d'intelligence, sauvant ainsi les meubles», estime Javeau.

Pour Benoît Rihoux, professeur en sciences politiques (UCL), le Roi n'a pas outrepassé ses prérogatives. Au contraire. «A ce moment où les citoyens étaient déroutés, jouer ce rôle d'accompagnateur et de symbole du politique qui écoute le citoyen ressortissait du devoir royal.»

L'affaire Dutroux a révélé une fracture plus importante qu'on ne le pensait entre le citoyen et la sphère politique, continue-t-il. «De manière rétrospective, on peut dire que l'intervention rapide du Roi a permis de conserver une sorte de lien entre les autorités et la population.» D'autant plus que, comme le démontrent les données d'enquêtes, le Roi est l'institution qui conserve la plus grande confiance, en tout cas l'image la plus positive auprès des citoyens, très loin devant tous les autres acteurs politiques (gouvernement, Parlement, partis,...), ajoute encore M. Rihoux.

Tables rondes

Mais l'intervention du Roi, et plus largement de la famille royale, ne s'est pas arrêtée à un communiqué. Le 18 octobre 1996, deux jours avant la Marche blanche qui drainera 300000 personnes dans les rues de Bruxelles, une «Table ronde sur la maltraitance et la disparition d'enfants» est organisée au Palais royal. Albert II y prononce le discours d'ouverture: «La Reine et moi sommes convaincus que cette tragédie doit maintenant être l'occasion d'un sursaut moral et d'un changement profond dans notre pays.»

Le Roi aborde aussi la manifestation prévue par les parents le 20 octobre. «Par votre initiative, vous voulez attirer l'attention de toute la Nation sur ce qui doit changer dans notre société pour que la sécurité et la dignité des enfants soient respectées partout. Je vous encourage à le faire dans un esprit constructif et de respect de nos institutions démocratiques.»

Selon certains observateurs, ce passage du discours royal a contribué au bon déroulement de la Marche blanche. Des craintes existaient de voir des casseurs, recrutés dans les rangs extrémistes, récupérer l'événement en semant la violence. Mais la Marche eut lieu, sans aucun incident, sans slogans, sans calicots -sinon des ballons blancs- et dans un silence impressionnant.

Il faudra rester vigilant pour ne pas retomber dans l'ornière, avertissait encore le Souverain: «Nous garderons à l'avenir le contact avec les familles.»

Promesse tenue: un an plus tard, une deuxième table ronde se tient au Palais. Dans son message de Noël de 1997, le Roi cite les propos exprimés alors par une maman d'enfant disparue: «Notre société souffre d'un déficit de l'éthique.» Pendant cette période, toutes les prises de parole officielles du Souverain (aux autorités du pays, lors de la fête nationale...) évoquent largement «la tragédie nationale» qu'est l'affaire Dutroux.

A l'époque, Benoît Rihoux avait mené une enquête parmi les marcheurs blancs et les sympathisants des nombreux comités qui avaient éclos après l'été 1996. «Ces gens qui s'étaient mobilisés de la manière la plus forte avaient une bonne perception du Roi.» Pourtant, au sein de ce «mouvement blanc» très composite, une ligne de fracture, profonde, concernait précisément le Palais royal et la relation au Roi, relève le politologue de l'UCL. «Parmi les leaders, il y avait des monarchistes convaincus, mais aussi des gens très actifs dans les milieux républicains», explique Benoît Rihoux. Dans leur critique des autorités, ils mettaient un soin particulier à s'en prendre au Roi. Aujourd'hui effiloché, le «mouvement blanc» est réduit à sa plus simple expression: quelques comités, quelques groupes de citoyens, qui se manifestent aux dates anniversaires.

(1) «L'affaire Dutroux, la Belgique malade de son système», février 1997, Editions Complexe.

© La Libre Belgique 2003


Le Roi veut toute la clartéVoici le texte intégral du communiqué diffusé le 10 septembre 1996 par le Palais royal: «Le Roi et la Reine ont poursuivi lundi leurs contacts avec les familles des enfants disparus. Comme chaque citoyen, les Souverains ont été frappés par leur dignité et leur courage. Les parents des enfants disparus ainsi que les Souverains ont été touchés par l'extraordinaire courant de solidarité qui a traversé notre pays. Il n'a connu ni frontière linguistique, ni écarts entre générations, ni différence entre immigrés et Belges. Ce midi, le Roi a reçu le ministre de la Justice pour lui transmettre une liste d'observations et de questions suite aux rencontres qu'il a eues avec les familles. Le Roi a rappelé qu'une clarté totale doit être faite sur ce drame, ses origines et toutes ses ramifications. Sur le plan national, le Roi s'est engagé vis-à-vis des familles des victimes à poursuivre avec elles, ensemble avec le ministre de la Justice, des spécialistes et des hauts fonctionnaires compétents, un dialogue concret sur les mesures prises et à prendre pour combattre la pédophilie et la traite des êtres humains chez nous, en Europe et dans le monde. Une première réunion aura lieu en octobre. Il est en outre certain que sans porter atteinte à l'indépendance du pouvoir judiciaire, essentielle à notre démocratie, une réflexion de fond doit être conduite et poursuivie, qui doit mener à une justice plus humaine et plus efficace. Elle doit aussi mettre en place les contrôles internes et externes, et une formation plus adéquate pour permettre au pouvoir judiciaire de mieux faire face à l'évolution de la criminalité. Il ne s'agit pas de généraliser les critiques mais de corriger et d'améliorer ce qui doit l'être là où c'est nécessaire. Tous ceux qui sont engagés dans les enquêtes judiciaires doivent être encouragés à poursuivre leurs efforts jusqu'au bout. Sur le plan international, une réunion des ministres de la Justice et de l'Intérieur des pays de l'Union européenne se tiendra à la fin de ce mois et sera consacrée notamment à la répression de la pédophilie et la traite des êtres humains. Nos ministres y préciseront un certain nombre de mesures concrètes prises par la Belgique et qui devraient être renforcées à l'échelle européenne. Une autre section sera également menée au sein de Nations unies pour combattre ces fléaux à l'échelle mondiale. Le ministre de la Justice a également informé le Roi des résultats des réunions concernant l'enquête sur l'assassinat du ministre d'Etat André Cools. Là aussi, toute la clarté doit être faite.»

Sur le même sujet