Baudouin et Albert, enfants déportés

Le 6 juin 1944 fut, comme chacun le sait, la date du débarquement allié en Normandie. Ce fut également le jour où le futur Albert II fêta ses dix ans, pas vraiment dans la joie et l'insouciance.

Paul Vaute
Baudouin et Albert, enfants déportés
©Belga

Le 6 juin 1944 fut, comme chacun le sait, la date du débarquement allié en Normandie. Ce fut également le jour où le futur Albert II fêta ses dix ans, pas vraiment dans la joie et l'insouciance. Car ce fut aussi celui où son père, Léopold III, apprit que Himmler, ministre de l'Intérieur du Reich, avait donné l'ordre de déporter le Roi des Belges derrière les lignes allemandes.

Le départ eut lieu dès le lendemain, à destination du château de Hirschstein sur l'Elbe. Le 9 juin, un deuxième convoi emmenait la princesse Lilian, qui s'était insurgée mais en vain, avec les princes Baudouin, Albert et Alexandre et la princesse Joséphine-Charlotte. Une petite suite était autorisée à accompagner.

De ce temps d'épreuves, qui a soudé parents et enfants, témoignent quelques lettres dont nous avons eu connaissance. Elles proviennent notamment de la reine Elisabeth, seule à être restée à Bruxelles. Un courrier qui, dans les conditions de l'époque, traînait souvent en route et était, en outre, soumis à la censure des geôliers SS.

«Quand vous reviendrez...»

Dès les premiers jours de l'exil, la veuve du «roi chevalier» envoie des cartes postales aux petits princes: «Mon cher petit Baudouin, lit-on sur l'une d'elle (qui porte en illustration un dahlia japonais), je t'embrasse tendrement et te dis au revoir. A bientôt. Grimimotte qui vous attend à Laeken». «Grimimotte», c'est évidemment «Grand-maman». Un mot identique est adressé à Albert (avec une reine-marguerite au verso): «J'espère que nous nous reverrons bientôt. En attendant, je t'embrasse tendrement».

Le 15 juillet suivant, Elisabeth fait parvenir une missive de deux pages et quelques colis à son fils Léopold: «Je me suis mis en quatre en cinq en six pour réunir des livres, écrit-elle. Voilà ce qui est difficile en ces temps charmants. Mais j'espère que vous y trouverez quelque chose à votre goût. J'ai raflé tout ce que je pouvais trouver dans les librairies de Bruxelles». Ayant appris que les enfants royaux ont désormais pour précepteurs leur père et leur belle-mère, elle ajoute: «Je voudrais assister aux leçons des enfants. Quelles joies cela doit être pour eux d'avoir d'aussi agréables professeurs!»

Mais «Grimimotte» se sent seule dans le grand domaine de Laeken vidé de ses enfants et petits-enfants: «Je suis triste que vous ne voyiez pas la roseraie. All is so lovely! Il y a de très beaux lys dans mon jardin de l'atelier et en passant j'ai vu que de beaux lys fleurissaient autour du bungalow qui a l'air si désespéré, avec les yeux fermés tout rouges. Les chouettes se promènent sur le golf et vous regardent de tout prêt (sic), étonnées de voir un être humain. Il y a aussi un couple de huppes merveilleux qui ne s'envolent qu'au dernier moment quand on les approche. Quand vous reviendrez, ce sera la jungle!»

La grand-mère de nos deux derniers Souverains écrit aussi à sa «très chère Lil», la princesse Lilian, l'assurant qu'elle pense de tout son coeur à elle, «au cher petit Liliput (Alexandre, son premier enfant) à qui j'envoie quelques joujoux, et à Léop. A vous tous d'ailleurs. C'est triste qu'on n'a presque pas de nouvelles les uns des autres».

«S'attendre au pire»

Daté de quatre ans plus tôt, en pleine campagne des dix-huit jours, un autre échange de lettres entre Elisabeth et son fils aîné reflète déjà bien l'importance de leurs liens. Le 16 mai 1940, depuis son Grand quartier général (GQG), Léopold écrivait à sa mère, qui se trouvait alors à La Panne et à qui les événements devaient rappeler bien des souvenirs: «Les pertes belges sont modérées - moins élevées qu'à quoi on aurait pu s'attendre (sic). Le spectacle des réfugiés est navrant. Je loge toujours avec Charles à Lippelo (entre Bruxelles et Anvers)». C'est signé «Votre Léop.»

Trois jours auparavant, le Souverain avait fait remettre à sa «chère petite maman», qui se trouvait encore à Bruxelles, une note l'enjoignant d'être prête à partir vers la Côte: «La situation est très incertaine! (ces deux derniers mots soulignés dans le texte) Il faudra s'attendre au pire...» Et de demander s'il est bien vrai que des parachutistes ennemis ont été aperçus «dans le parc»...

© La Libre Belgique 2003