Un adulte sur dix est illettré, même ici

En 1982, la publication de deux rapports indépendants dénonce enfin clairement la situation: les analphabètes sont parmi nous! On s'en souvient un jour par an, le 8 septembre, au niveau mondial. Histoire et attentes de la lutte contre cette exclusion.

Monique Baus
Un adulte sur dix est illettré, même ici
©AFP

C elui qui veut vraiment s'en sortir le peut!» «Je pensais que j'étais seule...» Deux réflexions de ceux qu'on appelait analphabètes mais qui, aujourd'hui, déchiffrent parfaitement l'écriture. Ce 8 septembre est leur journée internationale. Pour que plus personne ne puisse dire qu'il ne savait pas. Et que l'information est le premier pas vers l'entraide.

Le phénomène est resté ignoré jusque dans les années quatre-vingt. Certes, on disposait d'indicateurs, tels quelques cours dispensés lors du service militaire où l'on semblait, ahuri, découvrir que, malgré l'école obligatoire, tout le monde ne savait pas lire et écrire en Belgique. Puis quelques initiatives ont commencé à être mises sur pied, principalement liées à l'accueil de réfugiés. Italiens d'abord, puis Marocains et Turcs.

En 1982, la publication de deux rapports indépendants dénonce enfin clairement la situation: les analphabètes sont parmi nous! En réponse à ce constat, plusieurs organisations se mobilisent, souvent en lien avec les milieux professionnels. C'est l'époque de la naissance de l'association Lire et Ecrire (1983). Un temps où le mot reste tabou. Où les premiers témoins refusent d'être vus. Par honte. Peur d'être jugés.

De 10 à 25pc d'adultes

Où en est-on aujourd'hui? Diverses études menées dans plusieurs pays industrialisés dont la Belgique montrent que 10 à 25pc des adultes «ne peuvent lire et écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref de faits en rapport avec leur vie quotidienne» (telle est la définition de l'analphabétisme par l'Unesco). Au niveau de la Communauté française, cela signifie qu'on peut évaluer le nombre d'analphabètes ou illettrés à environ 400000. En tout, ce problème concerne environ 875 millions d'adultes, dans le monde.Que fait-on pour eux chez nous? Les pouvoirs publics reconnaissent le travail des associations, ce qui se marque notamment par la professionnalisation des enseignants, plus souvent engagés que bénévoles comme par le passé. Lire et Ecrire fonctionne, en effet, avec des subsides des pouvoirs publics, principalement de la Communauté française et des Régions bruxelloise et wallonne, mais aussi des financements européens.

Seulement en 2002-2003 (derniers chiffres disponibles), et malgré les efforts des associations pour répondre au mieux à la demande et bien que le nombre d'apprenants accueillis continue à augmenter (près de 13000), plusieurs milliers de personnes n'ont pu trouver de place dans les formations. L'alphabétisation se structure. A Bruxelles, elle s'organise dans six zones avec l'appui de quelque 80 associations. L'année dernière, un plan a été mis en place visant à accueillir à terme 3000 apprenants supplémentaires. «750 places ont déjà été créées l'année passée: on est donc dans le bon», se réjouissait vendredi Alain Leduc, secrétaire général de Lire et Ecrire. La charge reste plus lourde à accomplir en Wallonie, «même si la volonté semble y être». Quant à une politique d'alphabétisation au niveau fédéral, on n'en est pas encore là. Plusieurs problématiques ont néanmoins été évoquées à l'occasion de l'installation du gouvernement fédéral (volet linguistique de la politique d'asile de Marie Arena,...).

Nouveaux chantiers

A l'occasion de son vingtième anniversaire, l'association Lire et Ecrire formule donc plusieurs revendications, en marge de la conférence interministérielle sur l'alphabétisation mise sur pied en Communauté française. «Car qui dit publics diversifiés dit politiques diversifiées, mais donc forcément besoin de cohérence.» Les engagements devraient porter, primo, sur les moyens. «Il faut les consolider. Certains programmes de financement se terminent, en effet, fin décembre», épingle le même. Secundo, sur l'augmentation du nombre de places. Et tertio, sur de nouveaux chantiers tels que la lutte contre le fossé numérique (pour éviter que les plus démunis au niveau de l'écriture ne soient victimes aussi d'une exclusion aux nouvelles technologies), l'accueil des primo-arrivants et l'amélioration des liens entre pays d'origine et d'accueil.

© La Libre Belgique 2003


Vingt ans de lutteLa prise de conscience de la réalité de l'analphabétisme était son credo, dès 1983. L'association Lire et Ecrire fête ses vingt ans. Vingt années de lutte pour épauler ces exclus pas vraiment comme les autres. Un anniversaire au goût quelque peu amer... «C'est nous qui collectons toutes les statistiques sur l'illettrisme. Nous travaillons sur le terrain depuis longtemps. Evidemment, il y a d'autres associations. Nous ne sommes pas les seuls et tant mieux!» Alain Leduc avait manifestement décidé de ne pas gâcher la fête, vendredi, lorsqu'on l'interrogeait sur son absence du comité de pilotage créé par la conférence interministérielle de la Communauté française sur l'analphabétisme, pour faire régulièrement le point sur les actions à mener, en présence des ministres concernés et d'acteurs de terrain. La signature de Lire et Ecrire n'est apparemment pas souhaitée par le ministre-président Hervé Hasquin dans les textes d'accord. Même si son monopole de fait est incontestable. Lire et Ecrire aujourd'hui, ce sont plus de 900 formateurs qui épaulent quelque 11200 apprenants (2002), surtout des femmes, de 25 à 50 ans, sans revenus personnels ou au CPAS, et en majorité de nationalité étrangère.