Un double renversement de situation

Le procès qui s'achève n'est pas le premier du genre, en Belgique. Les noms d'Ahmed Zaoui, des frères El Majda et de Farid Melouk rappellent par exemple autant de condamnations lors de «procès du GIA» successifs, en 1995, 1998 et 1999. Pourtant, celui qui vient de sceller le sort de Nizar Trabelsi sort tout à fait de l'ordinaire.

ROLAND PLANCHAR
Un double renversement de situation
©BELGA

ANALYSE

Le procès qui s'achève n'est pas le premier du genre, en Belgique. Les noms d'Ahmed Zaoui, des frères El Majda et de Farid Melouk rappellent par exemple autant de condamnations lors de «procès du GIA» successifs, en 1995, 1998 et 1999.

Pourtant, celui qui vient de sceller le sort de Nizar Trabelsi sort tout à fait de l'ordinaire. Jusque-là, il s'était certes agi de juger des membres de réseaux terroristes ou des complices plus ou moins proches de ceux-ci. Ce n'était déjà pas mal, mais avec Trabelsi et pour la première fois, l'objet même des débats concernait directement notre pays.

On sait bien sûr que c'est à la faveur d'une attaque à la grenade contre des gendarmes belges, lors d'un contrôle routier en 1995 à Villeroux (Bastogne), que les frères El Majda et leurs acolytes avaient été identifiés puis arrêtés. Mais, à la différence de ce que Trabelsi comptait faire, il ne s'agissait pour eux «que» de se «défendre», du moins d'empêcher leur arrestation immédiate.

Sur sol belge

Nizar Trabelsi, en revanche, comptait bel et bien, a constaté le tribunal lui-même, faire exploser une forte bombe artisanale à la base aérienne belge de Kleine Brogel. Pour la première fois, donc, un attentat islamiste de grande ampleur aurait eu lieu en Belgique - même s'il était censé viser le détachement américain de la base.

Si l'on se souvient que Trabelsi a indiqué lui-même avoir eu des contacts avec Oussama ben Laden et ses sbires, il faut accepter que, au-delà de la seule volonté de l'ancien footballeur, c'est bien la main du terrorisme international qui s'apprêtait à frapper, en Belgique.

Or notre sol n'avait jusqu'à ce moment jamais servi que de base arrière au terrorisme islamiste, et ceci de manière constante. Armes, explosifs, faux papiers, argent: on avait tout vu, mais toujours pour des utilisations à l'étranger. Le changement, notable, montre à suffisance que la relative tranquillité des Belges, en matière de terrorisme, était illusoire.

Tranquillité toute relative, d'ailleurs, avec un Tarek Maaroufi recrutant sur notre sol, avec les assassins du commandant Massoud y préparant leur noir dessein...

Le jugement prononcé mardi - particulièrement bien argumenté, selon les observateurs - constitue lui aussi un tournant. Là où le monde politique belge négligeait de manière quasi absolue le problème du terrorisme, jusqu'à la spectaculaire arrestation de Farid Melouk et consorts, en 1998, il ne lui est plus possible de pratiquer ainsi. Comme on le lira par ailleurs, l'avènement du projet de loi Onkelinx concrétiserait ce changement qui, ce n'est pas qu'un hasard, coïnciderait presque avec l'aboutissement des enquêtes «Trabelsi» et «Maaroufi», ravivées en Belgique au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

Des moyens à parfaire

Un projet de loi qui remplit d'ailleurs d'aise les magistrats plus concernés par le terrorisme ainsi que les enquêteurs de la police fédérale et les membres de la Sûreté de l'Etat, dont on peut dire que c'est leur opiniâtreté à démasquer les réseaux, dormants ou non, qui a «secoué» le monde politique. La démonstration répétée qu'il y avait bien, ici, une structure terroriste est désormais incontournable.

L'effet qu'ils en attendent? Que des moyens réellement suffisants soient finalement et bientôt alloués à ces enquêtes - ce qui représentera, au-delà d'un surcroît de sécurité publique, un gage de plus grand sérieux donné aux pays étrangers eux-mêmes engagés dans cette lutte. Là où le Sénat belge devait encore considérer, lors d'auditions réalisées en juin 2001 à cet égard, que les réussites policières devaient tout à la qualité des hommes et rien ou presque aux moyens mis en oeuvre...

Déchéance de nationalité?

Autre sujet de discussion: la généralisation de la déchéance de la nationalité belge pour les terroristes condamnés. Tarek Maaroufi, par exemple, est un récidiviste. Est-il normal, se demande-t-on dans le monde judiciaire, qu'il ait longtemps pu s'abriter derrière sa nationalité belge (qu'il détient en même temps que la tunisienne) pour éviter l'extradition que demandait l'Italie pour sa complicité dans la direction d'une cellule terroriste milanaise? Un débat de circonstance.

© La Libre Belgique 2003