Ancia doit-elle avoir peur du témoin?

Enfin! Après plus d'un mois de débat, le juge Véronique Ancia a fait rapport de son instruction, jeudi à la cour d'assises de Liège; où sont jugés les accusés de l'affaire Cools.Une longue matinée fut consacrée à de nombreux aspects de l'enquête - mais pas tous.

Ancia doit-elle avoir peur du témoin?
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ROLAND PLANCHAR

AUDIENCE

Enfin! Après plus d'un mois de débat, le juge Véronique Ancia a fait rapport de son instruction, jeudi à la cour d'assises de Liège; où sont jugés les accusés de l'affaire Cools.Une longue matinée fut consacrée à de nombreux aspects de l'enquête - mais pas tous. La multiplicité des pistes, les difficultés inhérentes à ce dossier en particulier (comme les «nombreux règlements de compte» politiques, professionnels voire familiaux), les pistes... l'exposé fut quelquefois fastidieux. Mme Ancia, bien que paraissant parfois anxieuse - le stress des assises -, a bien mis en lumière le «pourquoi» des arrestations de 1996. Pas de quoi réjouir la défense.

Les souliers de José Happart

Elle a aussi confirmé son sentiment de n'avoir pas eu tous les dossiers d'André Cools, «pas toutes les pièces que j'aurais voulues» - sur Bernard Anselme, Jean-Claude Van Cauwenberghe ou Guy Mathot. Quant à la famille liégeoise Uhoda, elle a minimisé la suspicion un temps tournée vers elle.

Un étonnement: Mme Ancia a expliqué que, malgré ses efforts, elle n'a jamais pu entendre réellement José Happart. Elle aurait voulu savoir ce qu'il faisait, selon un témoin, le matin de l'assassinat, devant la gare des Guillemins, à 300 mètres du lieu de rendez-vous des tueurs avec Mimo Castellino, prêt à les reconduire en Italie. D'autant qu'il avait «ses sales souliers», des chaussures sans doute aussi crottées que celles des tueurs qui venaient de dévaler la colline de Cointe, à pied. Bien sûr, cela ne fait pas de M.Happart un suspect. Mais enfin, il ne s'est jamais expliqué.

Véronique Ancia, bien plus vive et à son aise l'après-midi, a ensuite dû aborder les choix de la cellule Cools et de son «patron», le commissaire Raymond Brose. Elle ne condamne pas et se fait rebelle contre certaines accusations. Par exemple, ni elle, ni M.Brose n'ont «envoyé» Taxquet à Todarello (qui l'a affirmé) afin qu'il se rétracte, en 1993: «Ce n'est vraiment pas comme ça que ça s'est passé!»

Le procès de la maçonnerie?

Quand Me Jean-Philippe Mayence (De Santis) demande s'il y avait des «contacts privilégiés» au sein de l'instruction, avec un sous-entendu à la clef, elle rétorque: «Quel procès voulez-vous faire? Celui de la franc-maçonnerie?» L'avocat s'en défend, mais revient à la charge. «C'est bien M.Brose que vous visez. En fait, ses opinions philosophiques et politiques (on le disait alors socialiste et franc-maçon) lui ont attiré pas mal d'ennuis. Il admirait André Cools et jouissait d'une confiance particulière du procureur général, Léon Giet.»

«Pas un enfant de choeur»

Qu'en a fait le policier? «C'est notamment grâce à cela qu'il a pu pénétrer certains milieux et c'est d'ailleurs pour ça que beaucoup lui en veulent.» Quant à savoir si cela a eu pour incidence de privilégier une piste plutôt qu'une autre: «Non!» Au total, le commissaire a donc été droit, pour Mme Ancia, qui était alors étiquetée sociale-chrétienne.

Sollicitée ensuite par le président Luc Lambrecht, elle évoque «le» témoin anonyme de 1996, celui qui a permis de débloquer l'enquête mais dont elle ne veut pas se souvenir de la somme qu'il avait reçue (en fait, l'équivalent de 200000 €). Elle l'évoque, mais n'en parle pas, refusant même de dire comment elle a procédé à son audition, «car ceux qui connaissent le dossier pourraient ainsi l'identifier». Or son nom ne doit pas être dit, sans quoi «sa sécurité et la mienne seraient en danger».

Stupéfaction, dans l'assistance: la sécurité du magistrat instructeur, devenu conseiller à la cour d'appel, en danger? Me Julien Pierre (pour Taxquet) y reviendra plus tard (en annonçant le prochain dépôt de conclusions sur l'identité dudit témoin): «Est-il possible qu'une force extérieure (au procès) soit capable d'agir encore contre ce témoin et même contre le conseiller Ancia?»

Hésitation. Elle répond: «Eh bien, ce n'est pas un enfant de choeur. Et on a quand même tué un ministre. Voilà ce que je peux dire.» On n'en saura pas plus. D'autres seront interrogés plus tard à ce sujet.

© La Libre Belgique 2003


3 QUESTIONS À Me Jean-Luc Dessy Ancien avocat d'Alain Van der Biest «La Libre» rapportait jeudi le fait que le tueur tunisien d'André Cools dit avoir entendu le nom d'Alain Van der Biest cité plusieurs fois, en 1991, par certains accusés. Il devait «donner l'argent, donner la drogue», bref, payer le «coup». Cela vous surprend? C'est le moins qu'on puisse dire. Mais je veux d'abord rappeler que le huis clos de jeudi ne permet pas de connaître le contexte dans lequel cela s'est dit, ni si cela s'est bien dit comme ça. Cette déclaration a, en effet, été faite en arabe, puis a été traduite. L'exactitude du propos n'est donc pas certaine. Mais si c'est bien ça... Je répondrais alors qu'il est bizarre que rien, dans les dizaines de milliers de pages du dossier, que rien, dans l'acte d'accusation, que rien, dans la procédure tunisienne, que rien, lors de la vidéoconférence, que rien n'a jamais été dit à ce sujet. Je constate aussi que Ben Lamin se souvient du nom de Van der Biest, mais comme vous le rapportiez, que cela n'est pas confirmé par le second Tunisien, Ben Regeb. Que répondriez-vous au tueur si, par impossible, vous étiez au procès? Que pour un tueur sans scrupules ayant assassiné un homme sans défense et de sang froid, cela relève du jeu d'enfant de passer maintenant à l'assassinat moral de quelqu'un qui n'est plus là pour se défendre. Allez! Voilà donc Van der Biest trafiquant de drogue! Rien ne lui sera donc épargné? (R.P.) © La Libre Belgique 2003

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