Connerotte dénonce une manipulation

Jeudi, 8h20. «Bonjour, Monsieur le Juge!» On croise Jean-Marc Connerotte à l'entrée du parking à accès contrôlé, aux abords immédiats du palais de justice d'Arlon. Le magistrat instructeur arrive tôt, car il veut s'assurer que tout est en ordre pour la projection de schémas qui accompagnera son rapport.

Connerotte dénonce une manipulation
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ROLAND PLANCHAR

AUDIENCE

Jeudi, 8h20. «Bonjour, Monsieur le Juge!» On croise Jean-Marc Connerotte à l'entrée du parking à accès contrôlé, aux abords immédiats du palais de justice d'Arlon. Le magistrat instructeur arrive tôt, car il veut s'assurer que tout est en ordre pour la projection de schémas qui accompagnera son rapport. «Vous allez bien? C'est une journée importante, aujourd'hui», questionne-t-on machinalement. Il nous répond, souriant: «Très bien. Mais la pression médiatique est très grande. C'est difficile, de ce côté», pour le procès, comprend-on.

Des médias, il est d'ailleurs question dès l'entame de l'audience de la cour d'assises. Premier à parler: Me Ronny Baudewijn (Dutroux) : «Il y a encore un problème avec les photos. Elles sont partout. Tout le monde semble s'en foutre...» (il visait le problème discuté dans nos pages 2 et 3). Le président Stéphane Goux l'invite à en rediscuter avec son client, ce qu'il fait. Mais on n'en saura pas davantage sur les suites.

L'avocat général Jean-Baptiste Andries signale ensuite que le «dossier bis» (à charge des «suspects inconnus»), déjà mis à disposition des parties au mois de février dernier, leur a désormais été transmis en copie. Sans doute est-il creux à ce stade? Personne, en tout cas, n'en a rien relevé jusqu'ici.

Pas de comptes secrets

M. Andries a surtout annoncé, en transmettant également les pièces afférentes, que les commissions rogatoires ordonnées par le juge Jacques Langlois, dans l'affaire des «comptes secrets» de Dutroux, n'ont rien donné de positif. Un hebdomadaire du Grand-Duché avait révélé, le 13 novembre 2003, que Dutroux y avait encore reçu d'importantes sommes après son incarcération. Faux : M. Andries a indiqué que les comptes visés ont été clôturés en 1991 et en 1992.

Le juge Connerotte a ensuite entamé son exposé, force schémas à l'appui. Retraçant les antécédents de Dutroux ainsi que son enquête, il a parcouru l'horreur avec émotion et dignité.

Chemin faisant, il a montré aux jurés quelle fut la vie des victimes et qui est au juste le principal inculpé, avec son caractère manipulateur, ses versions changeantes au gré de ses intérêts, l'asservissement imposé aux victimes... Dutroux, décidé à tout: «Même le chien Bambert n'a rien trouvé lors de la perquisition du 13 août 1996» dans la cave de Marcinelle, à cause de l'aération tournée vers l'extérieur, explique par exemple M. Connerotte, «c'était d'un professionnalisme effrayant».

Le juge a donc relaté les épisodes bien connus de l'affaire. Mais quid pour Nihoul, celui des accusés dont la culpabilité est la moins démontrée? Il a relevé toutes les charges qu'il avait notées, en 1996, sans rien passer. Les incohérences, les faits donnés pour vrai et pourtant faux, les fréquentations de Nihoul, les faux passeports...

Rien de plus, toutefois, que ce qu'on savait et que les avocats contestent. En tout cas, M. Connerotte n'en a pas «rajouté». Et pas non plus sur l'existence ou non d'un «réseau» auquel Dutroux aurait appartenu. De ce côté, aucune certitude définitive n'a jailli. Peut-être en saura-t-on davantage plus loin dans le procès.

La sincérité d'un juge

Si quelques rares propos ont pu paraître tenir de l'autojustification plus que de l'explication destinée aux jurés, M. Connerotte a fait montre d'une qualité à laquelle il est fidèle, la sincérité. Elle a encore gagné, jeudi, en se faisant moins univoque que par le passé, en l'occurrence à propos de la gendarmerie. S'il a déploré qu'on s'en soit pris, notamment dans la presse, à ses enquêteurs du début (ceux écartés après la «relecture» du dossier), il n'a pas mâché ses mots quant à sa «mise sous cloche» par la hiérarchie de l'institution policière défunte.

En répondant aux questions de Me Olivier Slusny (Lelièvre), il a évoqué pour la première fois les voitures blindées avec chauffeur que la gendarmerie lui avait octroyées, ainsi qu'au procureur Bourlet, en 1996. Mais il l'a fait en deux temps car, en racontant comment il avait appris par cette gendarmerie l'existence de «contrats» sur sa tête (et celle de M. Bourlet), le «petit juge» s'est soudain figé dans le silence, au milieu d'une phrase.

Juge sous écoute?

Le souvenir d'une scène de crainte véritable, pour lui ou son épouse? Il n'en dit rien. Mais le président Goux en profite pour suspendre l'audience, le temps d'un dîner. Il annonce, dans la foulée, que puisque le juge en a terminé avec son exposé, très synthétique et renvoyant souvent à la mémoire des enquêteurs qui viendront témoigner, il ne reviendra pas lundi, comme c'était prévu.

M. Connerotte explique donc, l'après-midi: «Non, je n'ai jamais su les tenants et aboutissants» de ces menaces. Mais des personnes auxquelles il accorde toute sa confiance lui ont plus tard dit qu' «il s'agissait d'une manipulation de la hiérarchie de la gendarmerie, pour me contrôler. On m'a même parlé d'écoutes!». On sait que, en réalité, la gendarmerie avait fondé sa «protection» - un cirque de Mercedes blindées et de garde rapprochée - sur la base de deux fausses menaces, l'une émanant d'un Français ayant eu maille à partir avec Neufchâteau, l'autre d'un mythomane liégeois déséquilibré. M. Connerotte a invalidé lui-même la première «menace» à l'audience : «La gendarmerie française a évoqué une manipulation de la gendarmerie belge». La seconde n'était pas davantage fondée ou crédible («Opération flair», dans La Libre du 15/3/2000), le procès de son auteur l'ayant confirmé. On s'interrogera encore longtemps avec le juge sur ce qui s'est vraiment passé...

Vif incident

Me Frédéric Clément de Cléty (Nihoul) a ensuite «cuisiné» quelques minutes M. Connerotte, lui faisant dire, somme toute, que les pressions dont il s'était plaint, après son dessaisissement, étaient - et n'étaient que - de l'ordre du manque de moyens accordés à son travail, du temps de sommeil insuffisant à cause d'un travail éprouvant, etc. «C'est aussi une forme de pression», a conclu le magistrat. Mais pas question de réseau.

A noter, encore, un vif incident - avec suspension d'audience - survenu à la lecture, par Me Xavier Attout (Nihoul), d'un PV relatif à une affaire où Me Georges-Henri Beauthier (qui défend Laetitia) était l'avocat de M. Connerotte. Méthode indigne, pour M. Beauthier qui a intimé en vain le silence à son confrère. Même si le bâtonnier a semble-t-il plutôt donné raison à Me Beauthier, sur cette méthode, Me Attout a tout de même pu faire comprendre au jury que si la position de MM. Connerotte et Beauthier est défavorable à Nihoul, elle est aussi commune à deux personnes qui se connaissent et, peut-être, auraient pu s'influencer. Etait-ce son but? On n'en voit pas d'autre.

Bref, au total, l'audition de M. Connerotte a été celle d'un homme de coeur, sauveur efficace de Sabine et Laetitia, clouant Dutroux dans son rôle abject. Mais elle n'a guère eu de portée sur les polémiques «Nihoul» et «réseau».

La journée s'est achevée par l'audition des coordinateurs plutôt «administratifs» de l'enquête, côté police judiciaire et gendarmerie. Ils ont surtout indiqué que 122 hommes avaient été affectés aux différentes cellules d'enquête, sur l'affaire et ses annexes de l'époque.

© La Libre Belgique 2004

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