Insoutenables mots d'enfance envolée

Il est des moments où on croit qu'il n'existe pas de mots pour dire l'indicible. À 12 ans et demi, séquestrée pendant 80 jours dans la cave de Marc Dutroux, confrontée aux pires abominations dont l'âme humaine est capable, Sabine Dardenne les a pourtant trouvés

ANNICK HOVINE
Insoutenables mots d'enfance envolée
©belga

AUDIENCE

Il est des moments où on croit qu'il n'existe pas de mots pour dire l'indicible. À 12 ans et demi, séquestrée pendant 80 jours dans la cave de Marc Dutroux, confrontée aux pires abominations dont l'âme humaine est capable, Sabine Dardenne les a pourtant trouvés. Entre le 28 mai 1996, date de son enlèvement à Kain, et le 15 août 1996, date de sa libération du «trou» de Marcinelle, l'enfant n'a cessé d'écrire - un agenda personnel, des lettres à ses proches, des mots croisés, des poèmes... Autant de gestes de survie, de tentatives désespérées de s'abstraire de l'enfer, de renouer avec la normalité, le quotidien, la vie.

Effroi

Le récit circonstancié de ce volet de l'affaire Dutroux, livré jeudi, devant les assises d'Arlon, par les chefs d'enquête - Michel Demoulin et Luc Masson - a plongé la salle d'audience dans l'effroi. Un coffre métallique, fermé par des bandes collantes marquées «gendarmerie», sinistre pièce à conviction, est posé sur la table devant la cour. Avant le kidnapping, Dutroux avait tout prévu en chargeant cette boîte à outils (67 centimètres de long, 37 de large et 28 de profondeur) dans sa Ford Transit. Il y ferait entrer l'enfant avant de la débarquer au 128, route de Philippeville. Ce serait plus discret. «J'étais toute croquée», dira l'enfant aux policiers. On imagine en voyant la minuscule malle verte... Murmure horrifié d'une jeune fille dans le public: «Ma petite soeur ne rentrerait pas là-dedans!».

Mais on n'était pas encore au bout de l'horreur. Michel Demoulin évoque les 3 photos Polaroïd prises par Dutroux de sa jeune victime nue; la gamine attachée - toujours nue - au lit superposé avec une chaîne autour du cou; l'enfant conditionnée par le prédateur qui se présente comme son protecteur face à un prétendu «chef» qui veut la liquider. Le policier aborde aussi les abus sexuels dont la fillette fut victime «à de nombreuses reprises» par un seul agresseur - Dutroux - et toujours à Marcinelle, dans la «chambre calvaire» ainsi dénommée par Sabine.

Le 8 juin 1996, la petite est conduite dans la cache dissimulée dans la cave. À partir de ce moment, elle tient un agenda serré sur les odieux faits et gestes de Marc Dutroux: une étoile quand il lui fait très mal, un P quand il est parti «en mission», un R quand il est rentré...

Dans le «trou», pour tuer le temps et l'angoisse, Sabine Dardenne écrit de longues lettres à ses parents, bouleversantes. Son bourreau lui fait croire qu'il les transmettait à la famille Dardenne. Il n'en est rien: quatre de ces lettres ont été retrouvées dans la maison de Marcinelle, le 22 août 1996.

L'enquêteur Demoulin hésite: doit-il en livrer le contenu à la cour? Jean-Philippe Rivière, conseil de Sabine Dardenne, intervient: s'il a été outré de voir les lettres de Sabine exploitées avant le procès par certains médias, il souhaite «qu'elles soient lues ici, dans le prétoire de justice».

Larmes impuissantes

Pendant trois quarts d'heure, l'enquêteur Masson donnera lecture des longues missives écrites par la fillette, empreintes de culpabilité, d'angoisse, de désespoir, d'incompréhension aussi. Ses proches lui manquent: elle décrit le bouquet de freesias qu'elle aurait voulu offrir pour l'anniversaire de sa maman, le stylo Parker pour sa soeur. Elle pense à son chien, son «petit Sam chéri», qu'elle voudrait caresser, plutôt que son immonde geôlier. «Je crois que je ne vous reverrai jamais», répète Sabine. Dans son vocabulaire d'enfant de 12 ans, elle explique son calvaire. La nourriture infecte («presque jamais de sauce», «des boulettes à la tomate qui donnent mal au ventre»); la saleté rebutante de la maison de Marcinelle - en particulier la salle de bains; les soins que Dutroux, qui se prétend médecin, lui prodigue; les gestes innommables qu'il lui impose; le dégoût que lui inspirent les mains de son geôlier qui ne cesse de la tripoter. «Quand j'ai des friandises, ce n'est que parce que je faisais ce qu'il voulait, si vous voyez ce que je veux dire». Ou encore: «Ces derniers jours, presque tous les jours, il m'ennuie.» Dans une «lettre à maman», elle détaille «ses plus grands problèmes» : les viols et sévices que lui fait subir le monstre.

Le calvaire de l'adolescente s'égrène, insoutenable récit d'une enfance en allée, d'une innocence qui vole en éclats. Dans la salle d'audience, des poings se serrent, des larmes coulent, silencieuses, impuissantes.

© La Libre Belgique 2004