L'attente de la paix. Et celle du père

Adolescente, Antoinette Spaak a vécu la Libération de la Belgique de très près. Pour cause: son père, Paul-Henri Spaak était ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Londres et, à ce titre, mêlé non seulement à la reprise de la vie politique, économique et sociale dans le pays mais aussi aux soubresauts de la Question royale qui ne cesseraient qu'avec l'abdication de Léopold III en août 1950.

L'attente de la paix. Et celle du père
©Alexis Haulot
CHRISTIAN LAPORTE

ÉVOCATION

Adolescente, Antoinette Spaak a vécu la Libération de la Belgique de très près. Pour cause: son père, Paul-Henri Spaak était ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Londres et, à ce titre, mêlé non seulement à la reprise de la vie politique, économique et sociale dans le pays mais aussi aux soubresauts de la Question royale qui ne cesseraient qu'avec l'abdication de Léopold III en août 1950.«Sa» libération, la ministre d'Etat la situe pourtant quelques semaines avant l'arrivée des troupes alliées et de la Brigade Piron. Paradoxalement lorsqu'avec les siens, elle dut prendre le maquis urbain... Plus précisément encore lorsque la femme d'un important collaborateur intellectuel proche de Rex fit part par téléphone à sa mère d'une menace très précise sur sa vie et sur celle de ses enfants... «La voix était grave et dans tous les cas inconnue de ma mère, se souvient la ministre d'Etat. Elle devait être très fondée car peu après, nous reçûmes un second appel nous implorant d'en tenir compte. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, nous avons quitté la maison de la rue Saint-Bernard à Saint-Gilles pour une cave de la chaussée de Charleroi qui appartenait à une amie de ma grand-mère. Seulement deux personnes connaissaient notre cache: ma grand-mère et Lucien Fuss, le directeur du «Soir». Dans cet endroit caché, nous avons veillé à parfaire notre anglais et à entretenir notre forme en sautant à la corde! La menace parut en tout cas fondée car à deux reprises, l'on est venu sonner à la porte de la rue Saint-Bernard. Nous avons ainsi pu échapper à toute mesure de rétorsion contrairement à d'autres membres de la famille qui ont été déportés et même torturés.»

Comment fut-ce possible? «Certains historiens m'ont dit que le roi Léopold III n'y fut pas étranger; on en trouverait même une trace dans une de ses correspondances. Il ne fait pas de doute non plus que les relations allemandes mais certainement pas nazies du vicomte Davignon, ambassadeur de Belgique d'avant-guerre à Berlin ont aussi joué un rôle. Je tiens aussi à rappeler que ma mère témoigna au procès du collaborateur. Elle avait gardé un souvenir très désagréable de la manière dont il avait été reçu.» Le procès se conclut d'ailleurs par une condamnation à mort. Pourtant sans l'appel téléphonique... Dans leur cache, les femmes de Spaak attendirent patiemment l'heure de la vraie libération. Elles en sont de plus en plus convaincues à l'écoute de la radio de Londres.

Et comme tous les Bruxellois, elles sortirent de la clandestinité dès l'arrivée des premiers blindés. «Ma mère qui avait alors 44 ans et dont le charme n'avait pas échappé aux soldats alliés fut hissée sur un blindé alors que nous nous efforcions de le suivre en courant.» Par la suite, comme tant de jeunes filles bruxelloises, les filles Spaak eurent l'occasion de côtoyer les libérateurs dans les clubs installés par les troupes alliées et de faire plus ample connaissance avec certains d'entre eux. «Je me souviens très précisément d'un rendez-vous que j'ai eu au Palais des Beaux-Arts avec un officier de marine anglais. Pour me reconnaître, j'avais une fleur à la main; le contact fut passionnant et d'une correction qui n'est sans doute plus de notre époque...»

GRATITUDE ÉTERNELLE

Dans les jours qui ont suivi la libération de Bruxelles, Antoinette Spaak a aussi vécu de près le retour de son père de Londres. «Nous avions déjà récupéré notre appartement et c'est à bord d'un camion militaire qui était venu nous chercher que nous avons retrouvé mon père à la rue de la Loi, peu après son atterrissage à l'aéroport d'Evere avec le gouvernement.» Un moment forcément gravé à jamais dans sa mémoire... «Pierlot est sorti avec mon père mais alors qu'il se dirigeait vers nous, il lui a retenu le bras et a dit à notre mère tout le plaisir qu'il avait à la revoir. A sa manière, le Premier ministre avait solennisé l'événement.»

La vie quotidienne avait repris ses droits mais la joie de la Libération fut estompée par les V 1 et des V 2 et par la contre-offensive allemande dans les Ardennes. «A ce moment, se souvient Antoinette Spaak, la peur nous a de nouveau gagnés. En fait, nous ne nous sommes vraiment réjouis qu'en mai 1945 avec la capitulation de l'Allemagne. Autre souvenir vivace: j'avais été à la procession du Saint-Sang à Bruges avec l'ambassadeur des Etats-Unis. C'est dans sa voiture que nous avons appris la bonne nouvelle.»

Avec le recul du temps, Antoinette Spaak garde une gratitude éternelle à l'égard des libérateurs tant britanniques qu'américains. «Quand on parcourt les cimetières militaires et que l'on voit l'âge des soldats qui sont venus se battre ici pour notre liberté, je ne comprends pas qu'aujourd'hui, d'aucuns en Europe critiquent l'Amérique.» L'horreur de la guerre hante toujours l'esprit de la ministre d'Etat qui ne comprend pas davantage comment d'aucuns lui avouent, sans la moindre once de honte qu'ils votent pour le Front national ou pour le Vlaams Blok...

© La Libre Belgique 2004

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