«Le débat n'est pas mûr»

La commission de la Justice de la Chambre s'apprête à voter une proposition de loi ouvrant l'adoption aux couples de même sexe. Pour le président du MR, Didier Reynders, il ne faut pas ouvrir l'adoption aux couples homosexuels au pas de charge. Le Sénat doit élargir le débat à la société civile. Comme pour l'euthanasie.

«Le débat n'est pas mûr»
©Nicolas Doncq
RACHEL CRIVELLARO

ENTRETIEN

La commission de la Justice de la Chambre s'apprête à voter une proposition de loi ouvrant l'adoption aux couples de même sexe. Qu'en dit le président du MR?

Tout d'abord, je tiens à rappeler la position du MR dès lors que des questions éthiques qui relèvent de la conscience personnelle sont abordées par le Parlement: c'est la liberté de vote qui prévaut.

Je suis d'ailleurs étonné d'assister à des positions de partis sur ce sujet éminemment éthique et de société. J'estime que dans le domaine des convictions personnelles, philosophiques, confessionnelles, il n'y a pas lieu d'appliquer une logique de partis et de se limiter à chercher des majorités de vote via des accords entre groupes. Il doit d'abord y avoir un travail de conviction des parlementaires et, ensuite, s'il doit y avoir des accords, c'est entre parlementaires qu'ils sont conclus. Et cela doit transcender les partis. Or, alors que j'ai le sentiment que le débat sur l'adoption par des couples homosexuels n'est pas tout à fait mûr, j'ai l'impression que l'on recherche à tout prix une majorité parlementaire plutôt que de convaincre.

En quoi estimez-vous que certains partis vont peut-être trop vite en besogne?

Je me réfère aux travaux de la sous-commission Famille qui a analysé la problématique de la place de l'enfant dans une procédure d'adoption. A partir de ce fil conducteur, il serait, je pense, utile que l'on fasse le bilan de l'ouverture du mariage aux couples homosexuels. Que l'on procède à des évaluations et à des comparaisons en matière de demandes de divorces, de stabilité, etc. Cela me semble utile avant d'envisager d'ouvrir l'adoption aux couples de même sexe. Même chose pour la loi sur l'adoption. Elle a été réformée en 2003 - elle prévoit notamment une analyse socio-psychologique des adoptants - mais ne sera pas en vigueur avant au plus tôt septembre prochain. A nouveau, je pense qu'il serait utile de jauger l'application de la nouvelle loi sur l'adoption avant de prévoir une extension aux couples homosexuels mariés. Sans oublier les problèmes techniques que pourrait entraîner l'extension du champ d'adoption. Certains pays opposés pourraient décider de remettre en cause tous les accords d'adoption générale conclus avec la Belgique, au détriment des procédures en cours.

A vous comprendre, il faudrait donc freiner la procédure parlementaire actuelle...

Je crois en tout cas que le débat n'est pas mûr. J'observe que fondamentalement l'acceptation sociale n'est pas encore suffisamment développée. Raison de plus pour ouvrir la discussion. Les auditions préalables ont été limitées à des experts. Or, je crois qu'il serait opportun d'entendre un peu plus la société civile sur la question. Dès lors, quelle que soit l'évolution de la proposition de loi à la Chambre, il n'est pas inutile que le Sénat s'empare du dossier, qu'il puisse procéder à une véritable consultation de la société. Que les questions et interrogations soient ouvertement posées. Développer l'acceptation sociale d'accord, mais quelle est la limite? Les personnes seules peuvent désormais adopter, d'accord, mais faut-il d'office l'ouvrir aux couples mariés de même sexe? Etc.

Une façon aussi de contourner des clivages inévitables dans ce type de dossier?

Je crois surtout qu'il faut éviter de se précipiter. A quoi cela rime-t-il d'étendre l'adoption alors que la nouvelle loi n'est même pas encore d'application? Le Sénat a incontestablement un rôle à jouer, celui d'une chambre de réflexion, de débat, qui donne la parole à la société. A l'instar du forum mis en place lors des discussions sur la loi sur l'euthanasie.

Donc vous ne souhaitez pas que la Chambre interrompe la procédure de vote?

En matière d'éthique, la liberté de conscience prévaut. Le président du MR n'a pas à donner de ligne de conduite. Si la Chambre doit avancer dans la procédure de vote, elle avancera. Je relève simplement que le débat de fond progresse insuffisamment et que la population n'y est pas assez associée. Or, il s'agit d'une question qui concerne tout le monde, qui vaut la peine d'être menée de manière ouverte et pluraliste. A l'instar de ce qui s'est passé sur l'euthanasie, les positions sont beaucoup plus nuancées que ce qu'une certaine logique de parti pourrait laisser croire.

Vous soulignez la liberté de vote des parlementaires MR en matière d'éthique: quel est à titre personnel votre avis sur l'ouverture de l'adoption aux couples homosexuels?

Je constate une évolution de la réalité depuis 20 ans: des personnes seules ont désormais la possibilité d'adopter un enfant, des couples homosexuels élèvent des enfants. Il faut remettre ces deux éléments en parallèle, mais je crois que la solution est un peu plus complexe à mettre en place. A titre personnel, je crois qu'il faut faire évoluer les opinions et pour cela approfondir la réflexion.

© La Libre Belgique 2005