Ces mémoires «inspirés» d'Internet

Une enquête française dénonce de fréquents plagiats dans les travaux d'étudiantsà partir d'Internet. Ici, ce constat n'évoque pas grand-chose. Ou pas encore? Ce sont plutôt des techniques de fraude plus anciennes qui inquiètent.

Monique Baus

Trois étudiants sur quatre reconnaissent avoir recours au «copier-coller» sur Internet. Mais les principes déontologiques de citation des sources, eux, ont tendance à disparaître. Tels sont quelques-uns des constats dressés par une récente étude française menée auprès de quelque 1200 personnes, 1000 étudiants et 200 enseignants (lire ci-dessous).

Une réserve: on doit cette enquête à une société créatrice d'un logiciel capable de détecter ces plagiats. Et donc subjective.

Pas de panique

Une remarque quand même: la proportion d'étudiants en aveux est tellement énorme qu'elle interpelle. L'idée est donc de tenter de voir ce qu'il en est dans les universités de la Communauté française.

Avant tout, de quoi parle-t-on? Il est évident qu'il faut entendre par plagiat le recopiage intégral sans mention de source. Ne sont donc pas mises en cause les citations dûment signalées.

«Pas de panique. Il n'y a rien de fondamentalement nouveau avec l'Internet qui ne se pratiquait pas déjà avant, d'une autre façon», déclare Philippe Lambin. Si l'on en croit les propos du doyen de la Faculté des Sciences aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur (FUNDP), pas de psychose au plagiat en Communauté française! Même type de réaction à l'ULg. «Nous ne constatons pas d'augmentation des plagiats depuis l'apparition d'Internet», affirme Philippe Raxhon, professeur de critique historique. Ou encore à l'UCL: «Je n'ai pas le souvenir qu'on ait repéré ce genre de choses», répond Xavier Renders, vice-recteur aux Affaires étudiantes.

Seulement, quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit clairement que le sujet ne laisse pas les universités indifférentes.

Un logiciel anti-fraude

Principal témoin: François Heinderickx, président d'Infocom à l'ULB. «Depuis l'année passée, nous disposons d'un système qui nous permet de détecter de telles fraudes.» Précision d'André Nayer, vice-recteur aux Affaires étudiantes dans la même institution: «C'est un produit qui coûte très cher. Nous l'avons donc installé dans la seule section d'Information et Communication.» Avec quels résultats? «La première fois que nous l'avons utilisé, les étudiants n'étaient pas au courant», rapporte le président d'Infocom. «Sur 200 travaux, nous avons repéré 5 cas litigieux, dont 3 assez graves. Ensuite, nous avons annoncé la mise en place du système. Ce qui a, indéniablement, fait oeuvre de prévention.» «Il n'y a eu que deux cas détectés», comptabilise le vice-recteur.

Bizarre. De trois choses l'une. Soit l'enquête française est tronquée. Soit les étudiants belges sont impeccablement respectueux des règles. Soit la fraude n'est pas encore détectée dans toute son ampleur. Autre explication possible: alors que l'enquête française se base sur des ressentis, nous recherchons les cas réellement détectés en Belgique, ce qui pourrait justifier un certain décalage. Mais tout de même...

Un intérêt naissant

A une exception près, tous les interlocuteurs joints dans les différentes universités expriment leur manque d'intérêt pour un logiciel tel que celui mis sur le marché par les sociétés qui ont présenté l'étude française. «Le problème est trop marginal pour que des mesures techniques lourdes soient envisagées», affirme Jean-Luc Hainaut, directeur de l'Institut d'informatique des FUNDP. C'est beaucoup d'argent; si fraude il y a, elle reste marginale. Voilà, spontanément, les deux objections principales.

Apparemment, la fraude dite «classique» semble rester le souci principal de nos contacts. Le plagiat de mémoire à mémoire étant le plus répandu. Devant celui qui reprend un ou plusieurs passages d'ouvrages de référence, sans les signaler.

Alors: ignoré, le phénomène Internet? Loin s'en faut. Unanimement, chaque université reconnaît devoir apporter aux étudiants des précisions supplémentaires quant à la manière de citer ses sources. «Il faut travailler la perception qu'a l'étudiant de son droit de se servir», insiste André Nayer. «Car certains ont l'impression que ce qui est gratuit est à disposition de tous, et ne voient pas malice à piocher.»

Mais les restrictions évoquées concernant le système anti-plagiat pèsent plus lourd. Sur la fiabilité du système: dès lors que la version de base est traduite d'une autre langue au français, comment la repérer? Dans le même style, sur son efficacité à repérer des emprunts d'idées ou de raisonnements, dès lors que les mêmes mots ne sont pas employés.

Et d'évoquer, enfin, un autre type de fraude, également indécelable à ce jour: les mémoires intégralement rédigés par d'autres, sur commande, contre rétribution. «C'est une pratique qui existe et dont j'ai pris connaissance via un mail qui ne m'était pas adressé», plaisante André Nayer, de l'ULB, visiblement amusé. «La réalisation d'un travail, projet ou mémoire par une personne mercenaire constitue en effet un autre type de fraude constatée», confirme Jean-Luc Hainaut, des Fucam.

Tandis que d'autres ne s'inquiètent de rien. «Le directeur est en contact fréquent avec l'étudiant dont il contrôle l'avancement des travaux», insiste Philippe Lambin, doyen de la Faculté des sciences aux FUNDP. «Dans ces conditions, il est difficile pour l'étudiant d'avoir des résultats sans avoir effectué lui-même des expériences ou des calculs, dont il reste nécessairement des traces.» Voilà qui constitue, sans aucun doute, l'anti-fraude le plus efficace!

© La Libre Belgique 2006


Un phénomène mondial Une rapide recherche sur le Net permet de s'en rendre compte facilement. Le plagiat à partir d'Internet dans les travaux d'étudiants constitue bel et bien une préoccupation ailleurs dans le monde. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, au Canada, en Suisse, où un site est même consacré au phénomène (1). Et, plus près de chez nous, en France. C'est là que vient de sortir sur le marché un logiciel de détection de plagiat. Sortie accompagnée d'une étude surprenante (2). Voici quelques-unes de ces révélations: - Tous les étudiants utilisent Internet pour se documenter, quand seulement un sur deux se rend en bibliothèque. - Trois étudiants sur quatre déclarent avoir recours au «copier-coller». - Et neuf enseignants sur dix disent y avoir été confrontés. - Seuls 3pc des enseignants considèrent que le plagiat n'existe pas. - Trois travaux sur quatre contiennent au moins un passage copié à l'identique sur Internet. - Pour sept étudiants sur dix, un devoir contient au moins un quart de textes pris sur Internet. - Les principales matières visées: technologies, sciences dures et sciences humaines. - Et les raisons invoquées: facilité, mise à disposition d'informations et manque de temps. (1) Webhttp://responsable.unige.ch (2) A consulter intégralement sur Webwww.compilatio.net © La Libre Belgique 2006