Une copie mort-née

Les socialistes régionalistes bon teint, Van Cau et consorts proposent une constitution wallonne en 150 articles. L'exercice se veut «loyal et légitimiste». Mais on ne voit pas comment la proposition aurait la moindre chance de se trouver une majorité de 2/3. Le soutien des seuls socialistes est, déjà, aléatoire.

Paul Piret
Une copie mort-née
©BELGA

Comme convenu («La Libre» de samedi dernier), et mijoté, soupesé, sinon manigancé, deux socialistes régionalistes bon teint ont donc présenté jeudi une proposition instituant une constitution wallonne: Jean-Claude Van Cauwenberghe, son rédacteur principal (l'ancien ministre-président ayant bénéficié de l'appoint d'autres bonzes du registre, Robert Collignon et Jean-Maurice Dehousse), et José Happart, très satisfait d'apporter à l'initiative son autorité (théorique) de président du Parlement. Quatre autres camarades co-signent (Bayenet, Ficheroulle, Collignon Jr, Tillieux), selon une répartition géographique nullement abandonnée au hasard (2 Liégeois, 2 «Lotharingiens» namurois, 2 Hennuyers carolos).

Le contexte? La «désensibilisation communautaire» imposée aux Wallons, répond Van Cau, tandis que l'on «serine chaque jour aux Flamands que le communautaire est essentiel». L'objectif de pareille constitution? «Montrer ce qu'est la Wallonie, son destin collectif, les valeurs qui la fondent». Son intérêt? Bien sûr, c'est le renouveau économique qui compte, mais «aucun territoire ne se développe sans l'adhésion collective de ses habitants». Repli? Déloyauté? Du tout, se défend le Carolo: «L'exercice se veut loyal et légitimiste. Mais il ne se veut pas timoré, car la Belgique actuelle ne nous satisfait pas vraiment». Et pourquoi une constitution régionale plutôt que communautaire? «La Wallonie a un fondement historique, une assise territoriale, une identification populaire, une légitimité électorale directe; tout ce dont la Communauté française est privée».

S'il y a solidarité avec des francophones, c'est donc régionalement qu'elle se conçoit, avec les Bruxellois. Pourtant, la proposition n'enterre pas explicitement la Communauté. Elle ne s'attribue même pas l'école et la culture: Van Cau juge lui-même «habile» l'intitulé (art. 43) stipulant que «les autorités wallonnes favorisent l'expression et l'industrie culturelles en Wallonie»...

Coqs, requin, patrie(s), etc.

La copie ne manque pas d'intérêt. Mais, elle ne passera pas le cap requis d'une majorité des deux tiers. Le soutien des seuls socialistes est, déjà, aléatoire. Tout en se dérobant à tout commentaire, leur président Di Rupo paraissait, jeudi, se préoccuper de la sortie des siens comme un requin d'une pomme - ce qui n'interdit pas de penser qu'elle doit l'agacer ou le crisper, dans ses grands desseins ou petits soucis. Le coalisé CDH, lui, résiste franchement. Et puisque l'opposition ne paraît pas plus ouverte (avec un MR il est vrai branché sur quelque

«patrie francophone»...), il ne faudra pas attendre septembre 2007, lorsque ses promoteurs espéraient la constitution effective, pour la voir enterrée. Non sans quelques déballages et emballements.

© La Libre Belgique 2006


3 mérites, 2 fautes, 1 erreur Le remue-méninges constitutionnel de quelques socialistes régionalistes wallons n'a en soi rien d'illégitime. Mieux, on peut lui trouver au moins trois mérites: il n'est pas sot mais dense, et quelques-unes de ses idées vaudraient d'ailleurs d'être débattues dans un autre cadre; il n'est pas inutilement provocateur puisqu'il affiche au contraire, serait-ce parfois mielleusement, des accents loyalistes à l'égard du fédéralisme d'union ou de la solidarité avec Bruxelles; il n'est même pas antinomique avec les priorités au redressement wallon, dès lors que celui-ci requiert, aussi, image revalorisée et identité confortée. Pourtant, d'emblée, l'exercice s'avère aussi politiquement vain - et donc inconsidéré - qu'intellectuellement intéressant. Ses auteurs, d'une génération vieillie pour l'essentiel, dont on sait en sus qu'elle n'est pas à l'abri de rancoeurs, n'ont pas pris la peine ni trouvé la capacité de se forger assez d'appuis, aussi bien dans les autres partis que, quoi qu'ils prétendent, dans le leur. Qu'importe, diront-ils, pourvu qu'ils ouvrent un débat? Certes, si à l'erreur ne s'ajoutaient deux fautes. La première est la prise d'un risque: singer les jusqu'au-boutistes flamands, à rebours du discours francophone classique des «vrais problèmes ailleurs» et de l'«institutionnellement pas demandeurs». Si l'on sait ce discours à terme intenable, et par là hypocrite, on brouille le message à l'adresse du Nord en affichant ensemble une position et son contraire. La seconde faute? Attendue, c'est l'ignorance totale ou quasi d'une Communauté française qui, malgré ses irréductibles aléas, creux, plaies et bosses, reste vaille que vaille le réceptacle officiel de la solidarité francophone. Laquelle n'est pas moins précieuse que l'affirmation, même dominante, des régions. Paul Piret © La Libre Belgique 2006