L'homme qui voulait être maïeur

PHILIPPE MAC KAY

PORTRAIT

De lui, on a dit le meilleur et le pire. Le meilleur parce qu'on le craignait, disent ses ennemis. Le pire parce qu'on avait vu clair dans son jeu, disent les mêmes, qui n'ont cessé de suivre pas à pas la carrière d'un mandataire assoiffé de pouvoirs - de tous les pouvoirs communaux - et à qui il n'aura manqué que celui d'être bourgmestre. La course a pourtant été longue, pour celui qui aura été, pendant toute sa carrière politique, le dauphin en attente d'accession. Ainsi de Marcinelle, à l'époque dirigée par Lucien Harmegnies, ex-ministre de l'Intérieur, et dont Lucien Cariat était un des échevins, en charge de la Culture. A peine consommée la fusion des communes, Lucien Harmegnies est devenu le premier bourgmestre de Charleroi, emmenant dans son sillage un Cariat devenu tout aussitôt échevin. Charleroi, c'était un peu Marcinelle, fin des années septante: pensez donc, le secrétaire communal n'était-il pas lui aussi l'ancien de Marcinelle? De là à croire qu'il existait une ligne de succession directe et imparable...

Avant le «vice-roi»

Puis est venu en 1982 Jean-Claude Van Cauwenberghe, qui a repris d'une poigne de fer l'USC, l'Union socialiste communale, l'implacable organe de mise en place des élus à venir. Et Van Cau a d'emblée mis à bas les espoirs d'une éventuelle succession à la tête de Charleroi qu'aurait pu nourrir Cariat. Il était donc écrit que ce ne serait pas un Marcinellois qui succéderait à un autre Marcinellois.

La guerre larvée, les fleurets mouchetés ont surgi dès ce moment. C'est une des facettes du caractère de Lucien Cariat, cette rage, ce mordant, cette agressivité qui l'amène, roquet de service, à s'en prendre au moins aussi vivement aux mollets de ses camarades qu'à ceux d'en face. Il est de ceux dont on a dit, dans la politique carolorégienne, qu'en ayant de tels amis, il n'était pas nécessaire d'avoir des ennemis: il a suffi, trente ans durant, à remplir les deux rôles. Van Cau le savait, qui savait aussi le tenir et le maîtriser, et qui l'a tenu fermement en laisse, jusqu'à son départ vers d'autres destinées, en 1995, à la Région wallonne.

Mais dès avant, Cariat avait posé ses jalons. Le Collège ne lui suffisait pas: il y avait eu l'ICDI. Il y avait quelques associations, des ASBL culturelles, le terreau marcinellois sur lequel, Napoléon subrégional, il s'efforçait de construire son empire. Il est resté longtemps convaincu, même si l'âge venait, que son temps viendrait aussi, et que, Van Cau une fois parti, il serait enfin bourgmestre. Van Cauwenberghe en avait imaginé un plus malléable, et plus accommodant. Grinçant des dents, Cariat a, dans ces années-là, mené sa campagne contre Jacques Van Gompel, qu'il appelait en ricanant le «vice-roi». C'était tout lui, ça. Et Jacques Van Gompel est devenu bourgmestre, faisant fonction, puis en fonction, puis bourgmestre vraiment, dans ce curieux ménage carolorégien à trois avec la Ville dans lequel Van Cau se donne pourtant encore des apparences de belle-mère envahissante.

Trop vieux

Qu'est-il resté à Lucien Cariat? La rage d'une carrière inaccomplie, c'est sûr, et la conviction qu'avec lui, tout cela aurait été mieux. Cela aussi, c'est Cariat. Il sait ses dossiers, et il est convaincu qu'il connaît aussi ceux des autres. Six ans durant, il a dû abandonner l'Ecologie à son «ami» Gérard Monseux. Revenu au département, il a grommelé, dès la première réunion «Si vous saviez dans quel état il m'a laissé mon département». Cela s'est su. Comme on sait ses foucades, ses emportements, sa démagogie, sa manière d'aller à la rencontre des ouvriers de l'ICDI, leur taper sur l'épaule pour se dire proche d'eux, tout en les dirigeant d'une main que ne renierait pas le plus ultralibéral des patrons.

Le voilà arrivé au terme de sa carrière. Il aurait voulu jouer les prolongations. On lui a dit qu'il devenait vieux, à 66 ans. On, c'est l'USC de Charleroi. Van Cau la préside toujours. Van Cau a une mémoire d'éléphant.

© La Libre Belgique 2006