Août 96, l'horreur absolue!

Le 13 août 1996, Neufchâteau arrêtait Marc Dutroux et consorts. Le 15, Sabine et Laetitia étaient sauvées. Mais le 17, on découvrait les dépouilles de Julie et Melissa. Début septembre, c'était au tour de celles d'An et Eefje. L'affaire Dutroux prenait une dimension nationale. Qu'est-il advenu de tout cela dix ans après?La Belgique s'est résolue à vivre de lancinants anniversaires, après que, le 24 juin 1995, Julie Lejeune et Melissa Russo eurent disparu à Grâce-Hollogne.

ROLAND PLANCHAR

Le 13 août 1996, Neufchâteau arrêtait Marc Dutroux et consorts. Le 15, Sabine et Laetitia étaient sauvées. Mais le 17, on découvrait les dépouilles de Julie et Melissa. Début septembre, c'était au tour de celles d'An et Eefje.

L'affaire Dutroux prenait une dimension nationale. Qu'est-il advenu de tout cela dix ans après?La Belgique s'est résolue à vivre de lancinants anniversaires, après que, le 24 juin 1995, Julie Lejeune et Melissa Russo eurent disparu à Grâce-Hollogne. Après que, dans la nuit du 22 au 23 août suivant, An Marchal et Eefje Lambrecks, eurent tout aussi involontairement fait de même à Ostende. Après que, le 28 mai 1996, Sabine Dardenne eut allongé la liste des disparues, à Kain. Et enfin après que, le 9 août 1996, Laetitia Delhez eut suivi à Bertrix.Mais si l'inquiétude était très vive pour ces fillettes et ces adolescentes, âgées de 8 à 19 ans, elle allait se cristalliser dans l'horreur, au mois d'août 1996, car on découvrait que le sort cauchemardesque que Marc Dutroux leur avait réservé dépassait l'entendement. Le 13, grâce au relevé du numéro de plaque de la camionnette utilisée pour emmener Laetitia, les enquêteurs du juge d'instruction Jean-Marc Connerotte et du procureur du Roi Michel Bourlet mettaient la main sur Dutroux et consorts. L'extrême difficulté qu'il y avait à déceler, dans la sordide cave de Marcinelle, la cache aménagée par Dutroux et son (alors) épouse Michelle Martin faisait cependant que ni les magistrats, ni les enquêteurs, ne découvraient Sabine et Laetitia, toujours enfermées avant que, le 15, Dutroux leur montre lui-même comment ouvrir la porte de ce minuscule réduit.

Marche blanche

Les choses s'enchaînaient alors d'abord dans la liesse - on venait de sauver deux enfants! - puis dans l'épouvante, avec la mise au jour, le 17 août, des dépouilles de Julie et de Melissa puis, le 3 septembre, de celles d'An et d'Eefje. Le mal absolu, écrivait-on alors. Mais l'ogre, le prédateur, le monstre n'était-il que cela?

Certains, juge Connerotte et procureur Bourlet en tête, pensaient à l'évidence que non, que Dutroux, Martin et leur complice Michel Lelièvre - auxquels on associait alors Michel Nihoul - agissaient pour le compte d'un réseau de pédophiles puissant et de surcroît «protégé» par d'occultes et inavouables relations. On annonçait à Neufchâteau l'arrestation de personnalités par dizaines. Il faut dire que des témoins se présentant sous «X» allaient en rajouter à l'envi, racontant à des enquêteurs un peu trop crédules d'abominables scènes, allant de la chasse aux enfants dans le parc d'un château au sacrifice d'autres sur l'autel du satanisme en passant par le viol et l'assassinat de bébés.

Révulsée, la Belgique se mobilisait d'abord par une «marche blanche» réunissant près de 300000 personnes dans les rues de Bruxelles, puis au travers d'une commission d'enquête parlementaire, dont les débats, transmis en direct par la RTBF, n'allaient pas apaiser l'opinion publique. Véritable tremplin pour certains politiques, dont son président Marc Verwilghen, cette commission laisse un souvenir fort mitigé.

Certes, il y avait là souhait de bien faire et bonne volonté. Il y avait aussi règlement de compte (par exemple de la part de la gendarmerie, qui aurait pu sauver les enfants par le truchement d'une opération «Othello» bienvenue mais ratée) et volonté de «faire» dans le spectaculaire, fausses énormités à l'appui. Mais de véritables "dysfonctionnements" - le mot devenu à la mode pour l'occasion - avaient aussi été mis en lumière et le tout fut à l'origine de la réforme des polices ainsi que, dans une certaine mesure, de la justice.

Dossier bis

Finalement, le procès aux assises d'Arlon, où tout pu être dit, allait largement apaiser l'opinion publique, car les débats montraient qu'on avait exagéré l'importance de la thèse du grand réseau protectionnel (ce que, faut-il reconnaître, la commission d'enquête parlementaire avait déjà fait en 1997). Pour autant, lorsqu'étaient condamnés Marc Dutroux (perpétuité + 10 ans de mise à disposition du gouvernement), Michelle Martin (30 ans) et Michel Lelièvre (25 ans), le 22 juin 2004, toutes les zones d'ombre n'avaient pas été levées. A la différence de Michel Nihoul (acquitté pour les enfants, condamné pour trafic de drogue), Dutroux et Martin auraient pu éclairer vraiment les parents sur le sort de leurs enfants. Mais ils ont préféré mentir ou se taire sur ces incertitudes (quand sont mortes Julie et Melissa ?; auraient-elles pu ouvrir la porte de la cache, lorsque Martin l'a déboîtée ?;...), pour favoriser leur défense. L'égoïsme jusqu'au bout.

Toujours est-il qu'un "dossier bis" est toujours ouvert à Neufchâteau. Le parquet pense en effet encore pouvoir obtenir des renseignements sur d'éventuels suspects inconnus et, près d'un an et demi après la fin des assises, a d'ailleurs envoyé en octobre 2005 un réquisitoire demandant des devoirs complémentaires au juge d'instruction Jacques Langlois.

En cause ? Rien d'urgent, sans doute, vu ce délai. Mais, comme l'avait indiqué à ce moment le procureur général de Liège, Cédric Visart de Bocarmé, "il est clair que cela tourne surtout autour des cheveux (Ndlr : trouvés dans la cache de Marcinelle) puisqu'il n'y a que ça dans ce dossier bis et qu'il n'y est rien arrivé de neuf".

C'est tout cela que La Libre évoque ce samedi et lundi prochain, pour savoir ce qu'il est advenu, 10 ans après, de ce dossier et des acteurs souvent bien involontaires de l'affaire Dutroux.