Coupable de trop de confiance ?

Philippe Mac Kay

Longtemps, Jacques Van Gompel l'a répété : "Ce qui arrive se passe dans des entités juridiquement distinctes, ce n'est pas la Ville". Il évoquait "La Carolorégienne", ou encore l'ICDI, les deux dossiers les plus fracassants de cette dernière année, noire pour le PS carolorégien, et poisseuse pour l'image de Charleroi.

Entités juridiques distinctes ? L'explication semblait tenir de l'excuse de circonstance. La Ville de Charleroi avait délégué trois de ses échevins à "La Carolorégienne". Elle forme le principal maillon de l'ICDI, et là encore, c'est un de ses échevins qui dirigeait et décidait de tout. Ne rien savoir ? C'est ce qu'on a reproché, politiquement, à Jacques Van Gompel, en avançant que sa fonction de bourgmestre et donc de chef d'équipe scabinale aurait dû le conduire à davantage de clairvoyance et à plus de fermeté avec des troupes qui se dissipaient, en face de chefaillons arc-boutés sur leur coin de section communale.

Sans doute est-ce là une de ces qualités humaines qui forment un défaut en politique, cet excès de confiance. Jacques Van Gompel a toujours voulu, publiquement comme en privé, expliquer ainsi qu'il ne savait pas, parce qu'il ne pouvait pas savoir, et que la délégation impliquait la confiance.

Les yeux fermés ? C'est une des questions qu'on aura dû lui poser, des heures durant, considérant sans doute qu'il était invraisemblable qu'il ne sache pas, qu'il ne devine pas, sauf à imaginer qu'il aurait volontairement laissé faire, ce qu'il a toujours nié.

Despi, héritage de Van Cau

C'est, avec cette apparence mollesse confiante, un de ses défauts, auquel est venu s'ajouter celui d'une fidélité amicale sans faille. Avec ceux qui l'ont entouré, depuis ses premières années de politique. Avec ceux qu'on lui a parfois imposés, comme c'était le cas de Claude Despiegeleer, l'imprévisible échevin que Jean-Claude Van Cauwenberghe lui avait légué quand il a pris le chemin de ses fonctions ministérielles. Mais bon, le "grand Jacques" avait bien dû s'en accommoder, bon gré mal gré, parce que c'était le package de la succession et qu'il n'est pas dans la nature de Jacques Van Gompel de se rebiffer quand une suggestion vient de Van Cau.

Il y a cela, et la fragilité de l'homme, quand il se sent trahi ou qu'on blesse ses proches. L'image du bourgmestre de Charleroi craquant en public quand il a évoqué l'arrestation de son Chef de Cabinet Patrick Henseval est de celles qui marquent. Elles ajoutent, si besoin est, à son côté humain. Elles ont aussi pour effet de souligner à quel point il pourrait s'effondrer, s'il devait se sentir lâché. Sans doute est-ce pourquoi, l'autre week-end, ses 17916 voix de préférence ont au moins autant touché l'homme que l'élu, prêt à repartir pour six ans, candidat au renouvellement, et qui sent le sol se dérober sous lui, avec ce dossier qui lui prouve, une fois encore, qu'il a été trop confiant.

C'est qu'aujourd'hui, avec le dossier Roeland-Incecca, l'un et l'autre créatures de Claude Despiegeleer, et les marchés publics qu'on dit trafiqués, ce n'est plus d'entités distinctes qu'il est question, mais bien de la Ville de Charleroi. Et c'est le bourgmestre, le chef d'équipe, qui voit lui revenir en plein visage un boomerang inattendu. Comme si, du côté de ceux que la Justice a déjà épinglés, on s'était dit qu'on allait faire plonger tout le monde, jusqu'au sommet de la pyramide. Jusqu'où ? C'est une des questions que posent l'inculpation et l'incarcération du bourgmestre de Charleroi.

© La Libre Belgique 2006