Secondes sessions inutiles en médecine

EXCLUSIF - Révoltée, dégoûtée. Cette année, Stéphanie recommençait sa 1ère année de médecine à Namur, après avoir été recalée par le numerus clausus l'an dernier. Résultat ? Raté, une nouvelle fois. Pourtant, ses résultats auraient pu lui valoir une distinction.

Secondes sessions inutiles en médecine
©Jean-Luc Flémal
Laurent Gérard

EXCLUSIF - Révoltée, dégoûtée. Cette année, Stéphanie (*) recommençait sa 1ère année de médecine à Namur, après avoir été recalée par le numerus clausus l'an dernier. Résultat ? Raté, une nouvelle fois. Pourtant, ses résultats auraient pu lui valoir une distinction. "J'ai plus de 13,5 de moyenne, avec un 9 seulement. C'est la 2e fois que j'ai le coup. C'est impensable. Mais j'ai toujours rêvé de devenir médecin. J'essaye de me renseigner pour poursuivre mes études à l'étranger. Peut-être en Lettonie. Je suis prête à aller au bout du monde."

Stéphanie est l'une des nombreuses victimes du numerus clausus, instauré l'an dernier par la ministre de l'Enseignement supérieur, en fin de bac 1 Médecine, par souci d'adéquation avec le quota de nos Inami fixé par le gouvernement fédéral. La faculté de médecine de Namur a le droit de délivrer 96 attestations permettant d'accéder à la 2e année. "Nous avions 367 inscrits au concours , explique Michel Herin, doyen de la faculté. 99 étudiants répondaient aux critères du décret fixant le numerus (12 de moyenne et aucun échec), et 18 autres ont réussi, académiquement parlant (selon les règles de délibération classique). Les étudiants sont classés et ceux qui sont au-delà de la 96e place ne peuvent poursuivre la médecine. Ils peuvent soit tenter leur chance une 2e fois l'an prochain, mais en recommençant à zéro, c'est-à-dire sans aucune dispense, soit se réorienter en 2e année d'une autre branche (vétérinaire, kinésithérapie,...)."

Reçus mais collés

A Namur, la 2e session n'aura donc qu'une utilité toute relative, tout comme à l'Université de Liège (ULG) - où c'était déjà le cas l'an dernier - et à l'Université de Mons-Hainaut, où les quotas - 90 et 96 - ont également été atteints dès la session de juin, laissant sur le carreau respectivement 45 et 11 "reçus-collés". A l'Université catholique de Louvain (UCL) et à l'Université libre de Bruxelles (ULB), par contre, les quotas (110 et 96) ne sont pas encore atteints. "Nous appliquons ce système, mais il est cruel" , convient le doyen namurois, pour qui cette situation est "schizophrénique" : "Cela va à l'encontre de la morale académique qui vise à amener les étudiants à la réussite. Par ailleurs, on peut se demander si l'on sélectionne sur les bons critères pour faire un bon médecin."

Corollaire de cette sélection impitoyable, une concurrence entre étudiants qui l'est tout autant. Marc(*), étudiant en 1ère année à l'UCL, raconte : "Pendant les travaux pratiques (TP), on travaille par groupe de deux, mais ce n'est pas la peine d'aller poser une question à un autre groupe. Vu qu'on attribue un bonus pour les TP (+1, 0 ou -1), il vaut mieux avoir +1 et "les adversaires" -1. Il y a même des faux "tuyaux" qui circulent dans les auditoires. Et pendant les examens, tout le monde est à cran."

Au cabinet de la ministre Simonet (CDH), on se dit bien conscient de l'imperfection du système de sélection. "Mais avant, la concurrence entre étudiants existait jusqu'en 3e année, voire en dernière. Nous comprenons la déception des étudiants et de leurs parents mais nous avons une attitude responsable. Ce système est le plus équitable, il est connu de tous, et, surtout, c'est une approche globale et à long terme pour résoudre le problème de stock surnuméraire, qui dépend des quotas fixés par le fédéral. Le CDH plaide d'ailleurs pour une suppression de ces quotas mais il faudra voir la position des partis appelés à composer une éventuelle coalition."

La pénurie guette

Du côté des doyens, on aurait préféré un concours d'entrée. "Même si je reconnais le courage de Mme Simonet, je pense que ce serait mieux de ne pas rentrer en médecine plutôt que de sortir après 1 an , dit Gustave Moonen, doyen à l'ULg. Personnellement, j'estime que c'est une illusion de croire qu'on peut, en un an, aplanir les différences de niveau entre les écoles secondaires." Par ailleurs, la pénurie guette la profession. "Combien de temps faut-il pour avoir un rendez-vous chez l'ophtalmologue ? Des bourgmestres m'appellent pour me demander si je n'ai pas un généraliste pour leur village. Il y a un vrai problème." Son collègue louvaniste, Jean-Jacques Rombauts, confirme : "Le nombre de 700 nos Inami annuels permis par le fédéral est insuffisant. Pour un pays de 10,5 millions d'habitants, c'est trop peu (1 pour 15 000). Aux Pays-Bas, c'est 2 600 pour 16,5 millions de personnes (1 pour 6 350). Et en France, on est en train de remonter à 8 000, pour 64 millions d'habitants (1 pour 8 000)."

Stéphanie ne dit rien d'autre : "Les ministres ne s'intéressent pas assez au déficit médical en Belgique. J'ai passé une journée en chirurgie : il y avait un seul Belge. Tous les autres venaient de l'étranger." De quoi augmenter encore d'un cran sa frustration.

(*) Prénom d'emprunt.

Sur le même sujet