Coup de théâtre inespéré

Angelica est libre suite à une requête en extrême urgence déposée par ses avocats. Des brutalités policières auraient été commises durant leur transfert vers l'aéroport. La fillette et sa mère restent néanmoins illégales sur le territoire.L'édito: "Angelica, quel constat de carence!"Faut-il expulser Angelica ? Réagissez sur notre nouveau forum

Grégoire Comhaire
Coup de théâtre inespéré
©BELGA

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la journée d'hier n'aura pas été de tout repos. Soigneusement préparée par l'Office des étrangers pour se dérouler sans encombres, l'expulsion d'Angelica et Ana vers l'Equateur s'est soldée hier après-midi par un coup d'éclat opéré par leurs avocats.

Le tribunal de première instance saisi par les conseils des deux Equatoriennes pour cas de mauvais traitements et siégeant en référé ordonne immédiatement leur libération. La camionnette qui les emmène à Amsterdam fait demi-tour, la fillette et sa maman sont libres. Mais pour combien de temps ?

Menottée jusqu'au sang

Tout avait pourtant commencé normalement, selon la procédure habituelle. A sept heures hier matin, une fourgonnette de la police fédérale se présentait au centre 127bis de Steenokerzeel pour emmener Ana et Angelica vers Zaventem d'où elles devaient partir en fin de journée vers Amsterdam puis Quito par un vol KLM.

Normalement, si ce n'était la brutalité dont les policiers feront preuve à leur égard. Ont-ils été effrayés à l'idée que l'énorme élan de solidarité exprimé à la petite ces derniers jours ne donne à sa mère Ana, l'idée de refuser de monter dans l'avion comme l'y autorise la procédure à ce stade puisqu'il s'agit d'une première tentative d'expulsion, avec la conséquence immédiate de prolonger leur détention en centre fermé et son pénible corollaire médiatique ? Ou ont-ils simplement voulu faire payer à Angelica, comme lui confiera un policier un peu plus tard, l'écho donné à cette affaire dans les médias. Eux seuls le savent.

Toujours est-il que brutalement poussée et jetée au fond du fourgon, la petite Angelica, déjà largement affectée par son mois de détention au centre fermé 127bis observera, impuissante et terrorisée, sa mère menottée jusqu'au sang, projetée dans le véhicule et maintenue au sol par le genou du policier qui fait pression sur elle. "Si vous vous rebellez, c'est tout le voyage jusque Quito qui se passera comme ça" leur promet-on.

A l'arrivée à l'aéroport, la mère et sa fille sont séparées et maintenues dans le centre "Inad", pour "inadmissibles". Nous sommes en fin de matinée. La Ligue des Familles publie un communiqué dénonçant une instrumentalisation de la part des autorités du cas d'un enfant et de sa famille pour en faire un exemple. Le Centre d'Action Laïque interpelle le ministre de l'Intérieur.

Prévenus des brutalités dont Ana et sa fille ont été victimes, les avocats tentent alors une manoeuvre de la dernière chance pour faire interrompre cette expulsion.

Pendant que maître Valentin Henkibrant saisit en extrême urgence le tribunal de première instance de Bruxelles, Maître Selma Benkhelifa prend la route de l'aéroport accompagnée d'un médecin, bien décidée à faire examiner ses clientes et à faire constater leurs blessures. Elle retrouve là-bas le consul d'Equateur, qui tente aussi de pénétrer en zone de transit, pour visiter ses deux ressortissantes.

Après moult tergiversations, les trois visiteurs pourront finalement rendre visite à Angelica et à sa maman, deux détenues un peu inhabituelles dans ce lieu peu habitué à autant de tapage médiatique.

Chez Ana, le médecin constatera des traces de blessures au niveau des poignets, des genoux et du thorax. Quant à la petite, elle se plaint de douleur au dos et de difficultés à respirer. La mère et sa fille auraient en outre été forcées d'absorber des tranquillisants, ce qu'elles auraient catégoriquement refusé.

Il est 16h. Les sympathisants, politiques et anonymes commencent à se réunir dans le hall de l'aéroport. Des banderoles "Libertad" et "j'ai honte" sur les drapeaux équatoriens et belges sont déployées. Pendant que des représentants de sans-papiers prennent la parole, quelques militants et parlementaires interpellent les quelques passagers qui arrivent déjà pour enregistrer leurs bagages vers Amsterdam. "Si vous refusez de vous asseoir, ou si vous protestez, l'expulsion ne peut pas avoir lieu".

La foule est dense et les sympathisants nombreux. Des caméras et des micros du monde entier sont tendus vers les avocats d'Angelica, petite sans-papier de onze ans dont le cas, emblématique de celui de centaines d'autres anonymes, aura suscité un écho et une émotion bien inhabituels.

Et c'est alors que retentit, en pleine interview, le GSM dans la poche de l'avocate. Et la nouvelle qui fait l'effet d'une bombe. Le tribunal a retenu le traitement inhumain et dégradant durant la procédure et suspend cette dernière avec une astreinte de 500 euros par heure de détention. Soulagement donc pour cette victoire provisoire car Ana et Angelica demeurent toujours illégales sur notre territoire et si elles n'entreprennent pas très vite une démarche de régularisation, tout ce petit monde risque de se retrouver à nouveau dans ce hall d'aéroport.

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