"Il faut une procédure de régularisation collective"

JEAN-CLAUDE MATGEN

ENTRETIEN

Jean-Marie Dermagne est le bâtonnier du barreau de Dinant. La situation des sans-papiers l'interpelle comme avocat mais aussi comme citoyen.

Me Dermagne, quand on dit que la Belgique ne peut accueillir toute la misère du monde, comment réagissez-vous ?

Des milliers de personnes d'origine étrangère vivent clandestinement en Belgique. Bien que privés des droits les plus élémentaires, ces sans papiers n'émeuvent personne, sauf lorsqu'ils font la grève de la faim dans des églises ou lorsque des pandores viennent kidnapper leurs enfants à la sortie des écoles pour les emprisonner au " 127 bis" ou ailleurs.

Le reste du temps, ils forment une masse indéfinie dont l'extrême droite fait son fond de commerce et dont la survie laisse indifférent, tant l'inconscient collectif est intoxiqué par cette ânerie selon laquelle " on ne peut pas accueillir toute la misère du monde".

Cet aphorisme stupide et pervers est une escroquerie intellectuelle. Il fait, sournoisement, l'impasse sur des évidences. Jamais tous les miséreux du monde ne frapperont à la porte de la seule petite Belgique. Les émigrés ou les candidats à l'émigration sont, en général, des jeunes voulant à tout prix travailler et acceptant des tâches ingrates qui rebutent la jeunesse autochtone. Les mouvements de population ont toujours existé et rien n'a jamais pu les arrêter. Que l'on veuille ou pas accueillir " toute la misère du monde", l'immigration clandestine est un fait.

Les régularisations massives ou systématiques ne sont pas prévues en Belgique. Alors que faut-il faire des demandeurs d'asile déboutés ou des illégaux qui se trouvent sur notre territoire?

Le sort que l'on réserve aux sans-papiers est quasiment aussi cruel que celui, jadis, des esclaves. Comme leurs ancêtres en malheur, les sans-papiers dépendent totalement de ceux qui les font travailler, clandestinement, bien entendu.

Inutile toutefois d'épiloguer sur leur condition, pourtant indigne d'une société évoluée et qui appelle l'écoeurement lorsqu'elle frappe des enfants jetés dans des "centres fermés" .

L'écoeurement que soulevait l'esclavage n'a pas suffi à le bannir. Pour parvenir à l'abolition, il a fallu des arguments vulgairement économiques. C'est ce constat désabusé qui me conduit à rappeler que la régularisation des clandestins est une oeuvre qu'imposent la raison autant que le coeur.

En effet la chasse aux illégaux (qui sont près de 100 000) coûte très cher. A l'Etat (l'Office des étrangers, c'est 1 700 fonctionnaires à rémunérer) mais aussi et surtout aux communes.

Il est matériellement impossible d'affréter des charters pour reconduire tous les sans-papiers dans leurs pays d'origine, où beaucoup seraient en danger, rappelons-le.

ll est impossible d'édifier un mur pour encercler les frontières du pays.

Les sans-papiers ne peuvent vivre que du travail au noir, de la mendicité ou de la délinquance. Ce travail au noir prive la sécurité sociale de rentrées significatives et fausse le jeu de la concurrence.

Ces quelques arguments budgétaires, pragmatiques et économiques devraient amener le futur gouvernement à insérer une procédure de régularisation collective dans son pacte.

Et cela, si le simple souci de la dignité humaine ne devait pas suffire.

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