"Oui, je suis inquiet"

Luc Cortebeeck préside la CSC, le puissant syndicat chrétien. Il commence à trouver le temps de la formation fort long. Et s'inquiète. Il plaide pour découpler la formation du gouvernement et la négociation d'une éventuelle nouvelle réforme de l'Etat.

vincent rocour

entretien

Luc Cortebeeck préside la CSC, le puissant syndicat chrétien. Il commence à trouver le temps de la formation fort long. Et s'inquiète. Il plaide pour découpler la formation du gouvernement et la négociation d'une éventuelle nouvelle réforme de l'Etat.

Quatre-vingts jours après les élections, il n'y a toujours pas de gouvernement fédéral. Cela vous inquiète ?

Oui. Heureusement qu'il y a l'euro, que l'économie tourne encore bien et que les gouvernements régionaux et communautaires sont à l'ouvrage. Mais on commence à voir des inquiétudes se faire jour à l'étranger. Si l'instabilité persiste, on aura des problèmes. De nombreuses institutions internationales ont fait le choix de la Belgique, de Bruxelles en particulier. Si une certaine inquiétude demeure sur l'avenir de la Belgique, ces institutions pourraient perdre confiance et déserter le pays. Il ne faudrait pas grand-chose. Avec l'élargissement européen et la montée en puissance du Sud-Est asiatique, le centre de gravité de l'Europe s'est déplacé vers l'Est. Il ne faut pas donner des arguments à ceux qui sont prêts à accueillir le siège des institutions internationales présentes chez nous. Pour l'instant, nous sommes bien vu à l'étranger. Pourquoi ? Parce qu'il y a encore une certaine stabilité et parce que nous avons réussi le mariage entre une culture plutôt germanique et une culture latine. Je pense qu'en Belgique, et surtout en Flandre, on sous-estime ces atouts.

La crise doit donc se dénouer rapidement ?

Oui. Mais comme c'est parti, je crains bien que cela durera très longtemps. La Belgique est actuellement rongée par une maladie. Mais cette maladie n'a pas encore été diagnostiquée par tout le monde. Or il faut d'abord reconnaître qu'on est malade avant de pouvoir espérer guérir. On ne réglera pas tous les problèmes en 15 jours. C'est impossible.

Si je vous comprends bien, vous plaidez pour la mise sur pied rapide d'un gouvernement autour d'un programme socio-économique et l'instauration d'un dialogue communautaire où l'on prendrait le temps de poser les diagnostics et de trouver des remèdes.

Exactement.

Une réforme de l'Etat vous paraît inéluctable ?

Il en faudra une. Si on n'y arrive pas, la Flandre va se radicaliser. Ce serait très dangereux. Pour les francophones comme pour les Flamands. Mais il me paraît important qu'au terme du processus, on arrive à un cadre institutionnel plus ou moins définitif. Il faut stabiliser l'Etat belge, lever les incertitudes. Je le répète : cela prendra évidemment du temps. Il faudra notamment voir comment souder les liens entre les communautés. C'est possible. Dans nos organisations, on fait cela de façon naturelle. Dans le monde politique, cela a manqué. On ne se comprend plus. Qui lit encore les journaux de l'autre communauté ?

La CSC serait directement concernée par une réforme de l'Etat. Quel est votre sentiment ?

Nous ne demandons pas de réforme de l'Etat. Mais si les politiques pensent que c'est nécessaire, il faudra compter avec nous pour poser nos balises. Un : la CSC ne veut pas que l'on touche à la solidarité interpersonnelle. Deux : les gens ne peuvent pas perdre d'avantages. Trois : les nouvelles institutions doivent être plus efficaces et ne peuvent pas coûter plus cher que celles qu'elles remplacent.

Les propositions qui sont débattues actuellement vous paraissent-elles répondre à cela ?

Non. Je ne vois que des choses qui vont compliquer la vie des gens et qui ne permettront aucune économie. J'ai l'impression qu'on ne sent pas encore où sont les vrais problèmes. Si on régionalise la Sécu, ne va-t-on pas créer des discriminations entre les travailleurs des entreprises qui ont un siège dans les trois régions ? Va-t-on devoir signer des accords d'Etat à Etat ? On ne voit pas la complexité des problèmes.

En Flandre, on dit que la régionalisation permet de coller plus facilement à la réalité des gens ?

Dans certains cas. C'est vrai. Pas dans d'autres. Prenez les allocations familiales. Si vous les régionalisez, qu'est-ce que cela rapporte ? Rien du tout. Cela va juste compliquer les choses. Qu'est-ce que vous allez faire à Bruxelles ? On ne sait pas. Les partis flamands pensent pourtant que c'est ce qui est techniquement le plus facile à régionaliser.

Et sur le socio-économique, que pensez-vous des notes du formateur ?

Le programme est très libéral. Dans tout ce que j'ai lu jusqu'à présent, il y a des accents sociaux, mais ces accents sont couverts par une épaisse couche de neige bleue.

Une épaisse couche de neige bleue ?

Dans les notes du formateur et quoiqu'en dise la Fédération des entreprises de Belgique, on a prévu beaucoup de choses pour les entreprises. Les patrons honnêtes - et il y en a - disent qu'avec les intérêts notionnels, ils ont reçu un cadeau. Les négociateurs du futur gouvernement n'attendent même pas d'évaluer cette politique pour promettre de nouvelles réductions de l'impôt des sociétés.

Quant aux gens, on dirait qu'ils posent d'abord beaucoup de problèmes : ils doivent être flexibilisés, activés, être plus mobiles, etc. Avec tout cela, on va immanquablement fragiliser les travailleurs. Cela met la CSC dans une situation vraiment très difficile.

Il y a quand même un accord pour lier les allocations sociales au bien-être ?

La portée de l'accord reste très vague. Alors que par exemple, pour les indépendants, tout est déjà presque mis au net. Les libéraux étaient bien préparés. Ils avaient l'habitude. Ils ont pris les textes qu'ils n'avaient pas pu concrétiser avec les socialistes lors des deux précédents gouvernements. Je les reconnais. Cela déséquilibre le tout.

Vous savez : ce n'est pas la CSC qui décide de la couleur du gouvernement. Mais nous serons toujours là pour faire entendre notre voix. On l'a toujours fait, quels que soient les partis au pouvoir.