"Je n'irai pas manifester..."

Par contre, Joëlle Milquet et une délégation du cdH seront présents dimanche. Le président du MR invite les autres présidents de parti francophones afin de concerter la réplique suite aux actes posés par la Flandre. Il plaide pour l'unité. Edito: Voulez-vous vraiment rester?L'édito audio de Michel Konen sur Ciel

Francis Van de Woestyne et Martin Buxant
"Je n'irai pas manifester..."
©Johanna de Tessières

Entretien

Les francophones attendaient un geste de la part des partis flamands : il est arrivé, mercredi soir...

Ce n'est évidemment pas le geste d'apaisement attendu dans le cadre d'un dialogue que l'on cherche à mettre en place. L'événement était attendu depuis les déclarations de Frank Vandenbroucke (SP.A), le ministre en charge de la périphérie au sein du gouvernement flamand, lequel a toujours dit que les bourgmestres ne seraient pas nommés. J'espère que tous les francophones de la périphérie seront solidaires des 3 bourgmestres qui appartiennent à ma formation politique.

Que faire face à cette deuxième gifle ?

J'ai invité les présidents des partis francophones à une concertation, ce vendredi après-midi.

D'aucuns le demandaient depuis quelques jours...

Je vous fais remarquer que ces réunions sont bien plus fréquentes que par le passé. J'ai laissé se dérouler les consultations royales. J'ai aussi attendu que chaun se calme. Je ne voyais pas l'intérêt de réunir les présidents francophones dans le climat que j'ai connu, dimanche dernier, sur les plateaux de télévision. Cette semaine encore, je me suis fait agresser par un ministre régional CDH, André Antoine, qui n'avait sans doute pas entendu les messages au calme. Il a tiré au bazooka sur celui qui devait prendre l'initiative de réunir... J'ai donc attendu que les esprits se calment. Une fois qu'on accepte de discuter dans un vrai débat francophone, on vient de manière sereine.

Donc, les francophones cherchent à ressouder leur front...

Les francophones ont besoin d'avoir un front, une concertation unie. C'est cela qui est programmé.

Quel message les francophones doivent-ils envoyer aux Flamands ?

On attend que les Flamands s'engagent à retravailler dans le cadre réellement fédéral. Car après le vote sur BHV où une Communauté s'est comportée presque comme un Etat fédéral à l'intérieur de l'Etat belge; on assiste à une sanction de 3 bourgmestres, décidée par un ministre régional. Cela alors que pour déterminer la situation de ces bourgmestres, il faut une loi fédérale interprétative et alors que la Cour d'arbitrage dit clairement que les conseillers (pas les échevins) communaux peuvent s'exprimer en français.

Il n'y avait aucun caractère d'urgence à ne pas nommer les bourgmestres...

Je n'essaye plus de comprendre quelles sont les arrières pensées... J'acte. Mais ici, comme le vote en commission, il s'agit d'un acte manqué car les bourgmestres vont continuer à exercer leurs fonctions. S'il faut représenter quelqu'un, je ne vois pas pourquoi on s'écarterait du principe démocratique d'une élection.

Vous dites souvent que la famille libérale est très unie : ici, c'est un ministre VLD qui s'attaque à des bourgmestres MR...

Je pense que Bart Somers, le président du VLD, peut difficilement calmer Frank Vandenbroucke : c'est lui qui a mis la pression et annoncé que cela ne passerait jamais au gouvernement flamand. Il s'agit d'un acte politique que la Communauté flamande souhaitait poser.

Ce geste inamical aura-t-il des répercussions sur les négociations fédérales ?

Bien entendu. Il faut bien constater que sur les thèmes communautaires, il y a en permanence une surenchère en Flandre. J'espère que dans la négociation fédérale, à un moment donné - c'est en principe au négociateur fédéral à le faire...- quelqu'un prendra de la distance par rapport à sa Communauté et son parti.

Les francophones ont toujours dit que la nomination des bourgmestres était un préalable à tout accord institutionnel, Olivier Maingain en faisait même un préalable à toute négociation approfondie...

A condition qu'il y ait une négociation institutionnelle qui intervienne...

La nomination des bourgmestres reste-t-elle un préalable à tout accord ?

Ceci vient, pour la deuxième fois, de balayer tout le dossier BHV de la table. Il n'est pas question, pour moi, d'entamer une discussion sur BHV.

Et sur le reste du dossier institutionnel ?

Je n'ai jamais dit, Olivier Maingain non plus, qu'on empêcherait les gens de parler dans les années à venir. Mais il n'y aura pas d'accord sur un quelconque élément de réforme si le climat n'est pas apaisé. Il est évident qu'il n'y aura aucune discussion dans le cadre de la formation de gouvernement ou à l'intérieur d'un gouvernement sur des réformes institutionnelles, s'il n'y a pas, un moment donné, des éléments d'apaisement comme par exemple le respect de l'autonomie communale. Si on continue à voir tomber des décisions comme le vote BHV à la Chambre, comme la non-nomination des bourgmestres, on ne créera jamais le climat permettant la reprise du dialogue. Je me demande parfois si les Flamands souhaitent une réforme de l'Etat. Car à quoi mène cette escalade ? Si on est vraiment demandeur d'un nouvel équilibre dans l'Etat, il faut une discussion plus sereine.

Les négociations gouvernementales peuvent-elles reprendre ? Chacun attend un geste...

Chez nous, les négociations sont arrêtées. Nous attendons que le dialogue réunissant les forces démocratiques, majorité comme opposition, tel que proposé par le Roi, soit mis en place. J'espère que tout le monde peut s'en tenir à cela et qu'on ne se lance pas dans d'autres discussions avec le formateur. Si CDH et CD&V discutent, c'est sans doute dans le cadre de leur famille politique. Nous ne sommes pas concernés et cela n'a rien à voir avec la formation d'un gouvernement.

Qu'attendez-vous des Flamands ?

Qu'ils disent leur volonté de continuer à vivre dans un Etat fédéral sans revivre les coups de force de ces dernières semaines.

Ils font tout le contraire : chaque semaine, ils envoient un scud...

Si cette réponse ne vient pas, quel est l'intérêt de négocier quoi que ce soit. J'attends leur engagement. Je ne suis pas un maniaque textuel : il faut un principe.

Etes-vous prêts à leur donner la garantie qu'il y aura une nouvelle réforme de l'Etat ?

Il y aura toujours des réformes de l'Etat. Ces réformes devront se faire de manière équilibrée, consensuelle : elles ne pourront se faire contre une Communauté, une partie d'une Communauté ou contre certains habitants. Mais une réforme conduit aussi à des compétences aux Régions wallonne, bruxelloise et à la Communauté française. Je lis parfois que des responsables régionaux n'en veulent pas : peut-être est-ce parce qu'ils éprouvent déjà des difficultés à gérer celles dont ils disposent aujourd'hui.

Qu'attendez-vous des deux réconciliateurs ?

Quelque chose d'assez symbolique et fort, un dialogue qui dépasse le cadre majorité/opposition mais qui ne doit pas nécessairement être un débat de détails sur toutes les modalités de ce qui pourrait être discuté. Dans les mois et les années qui viennent, ce seront les responsables politiques en charge dans les gouvernements et les parlements qui devront prendre les décisions. Je suis ravi de toutes les propositions visant à faire participer énormément de monde à la réflexion. Mais on sait bien qu'il n'y a pas une seule réforme de l'Etat en Belgique sans que les partis et leurs principaux responsables ne soient directement impliqués.

Et je souhaite aussi que le groupe Wallonie-Bruxelles, destiné à repenser à l'architecture institutionnelle francophone, se réunisse dans les prochaines semaines. J'essaye d'être zen. Mais il y a deux mois, on m'avait dit : ne réunissez pas les présidents de parti, il faut un débat de fond de la société francophone. Maintenant, on me dit qu'il faut réunir les présidents. Mais réunir pour se réunir, cela n'a pas beaucoup de sens.

Est-ce que vous imaginez que le cartel CD & V/N-VA puisse faire une déclaration d'engagement envers la Belgique fédérale ?

Mais certains de ces membres me font cet engagement à longueur de journée...

Mais pas à découvert ?

J'ai travaillé avec Jean-Luc Dehaene, avec Yves Leterme, avec Herman Van Rompuy. Aucun ne m'a jamais dit qu'il voulait sortir de ce cadre.

Est-ce que le problème ne vient pas aussi du fait que au sein du cartel les opinions sont aussi nombreuses que les différents responsables ?

Chacun s'organise comme il l'entend. Mais c'est au cartel à dire qu'il est prêt à travailler dans le cadre fédéral. Moi je pensais qu'une déclaration assez simple pouvait intervenir signalant qu'on allait chercher une organisation et des adaptations pour l'Etat fédéral. On me dit non il nous faut un menu précis. Moi quand je vais au restaurant, si le menu ne me plaît pas, je choisis à la carte. Mais si on me dit "c'est ce menu-là et c'est pour toute la table", ça ne va pas. Qu'on ne recommence pas à essayer de nous imposer un menu.

Est-ce que vous nourrissez encore quelques espoirs à propos d'Yves Leterme ? Peut-il se placer au-dessus de la mêlée ?

Je n'ai jamais placé aucun espoir en Yves Leterme. Ce n'est pas le problème.

Avez-vous confiance en lui, alors ?

On aurait pu discuter longuement des poids de la famille libérale et de la famille sociale-chrétienne. Le formateur est là parce qu'il a le soutien de la famille CD& V/N-VA et CDH. Avant le 10 juin, j'ai toujours dit et répété qu'un Premier ministre francophone était possible. Puis, j'ai vu une présidente de parti dire qu'il y avait un excellent candidat : le président du parti socialiste. Après le 10 juin, j'ai gardé le même discours. Puis, j'ai entendu une présidente de parti dire qu'il serait très dangereux d'avoir un Premier ministre francophone parce que ce serait l'obligation de concéder trop aux Flamands. Donc, je me dis que du côté francophone, pour le moment, il n'y a pas de volonté chez ce partenaire de faire autre chose que de soutenir Yves Leterme. Donc, on continue.

A-t-il la capacité de s'éloigner de sa Communauté et de son propre parti ?

Il faut qu'il le démontre.

Vous répétez la même chose depuis trois mois !

C'est bien pour ça qu'il n'y a pas de gouvernement. Je ne peux pas empêcher une famille politique, y compris son pendant francophone, de nous dire: "c'est Yves Leterme".

Donc, si Joëlle Milquet prenait position en votre faveur pour le poste de Premier ministre, cela changerait la donne ?

Cela changerait, en tout cas, certains rapports de force. Yves Leterme est là parce qu'il y a une famille politique derrière lui. Et je ne reproche jamais à cette famille politique de se concerter. Moi je le fais avec l'Open VLD.

Mais le CD&V/N-VA répète que sans Yves Leterme Premier ministre, il n'ira pas au gouvernement...

Le CD&V peut se permettre de dire cela parce qu'il a le soutien d'une famille politique.

Un gouvernement pour Noël, est-ce possible ?

C'est praticable mais c'est mal parti.

Etes-vous persuadé que les Flamands veulent encore vivre avec les francophones.

Oui, sinon je ne serais pas là.

Et la génération qui suivra ?

Il faut donc sortir de deux attitudes : celle qui consiste à dire, voilà ce que je veux et tant que je n'ai pas toute cette liste, je ne bougerai pas. Ce qu'une certaine génération de jeunes flamands dit parfois. Mais il faut aussi quitter l'attitude qui consiste à dire non à tout et tout le temps.

N'est-il pas temps de dire "stop" à l'orange bleue ?

Mais pour faire quoi ?

Vos exclusives à l'égard du PS empêchent de sortir de l'orange bleue !

Je ne jette aucune exclusive, je regarde le résultat des élections. Le MR et le cartel ont gagné, la famille socialiste a perdu et les écologistes ont progressé sans revenir pour autant à leur niveau de 1999. Je cherche encore ce qu'apporterait un autre partenaire... Rien ! En octobre, on a négocié, et ce qui en ressort, sur le programme socio-économique, nous satisfait à 100 pc. C'est vrai que, vu les positions des uns et des autres, on est en train de constituer un gouvernement de centre-droit. Entre un parti important, côté francophone, le MR qui est au centre, et des partis, côté Flamand, qui sont plus à droite... C'est logique. Mais il faudra à un moment donné constater si l'orange bleue peut réellement se mettre en place.

Quand ?

On est en plein au coeur du débat. Qui est prêt à revenir dans le débat fédéral? Je constate que depuis le début de cette semaine il y a eu des évolutions, les Ecolos sont prêts à revenir dans le parcours et que, du côté socialiste, on se déclare prêt à participer à un dialogue. A voir maintenant si du côté flamand, la volonté est la même.

Irez-vous manifester ce dimanche ?

Non. Je ne vais pas aller manifester pour m'envoyer un message à moi-même. J'ai trop de respect pour la population que pour manifester. Pour demander quoi ? Que les politiques se ressaisissent ? Les politiques qui passent leur temps à manifester contre eux-mêmes ou pour s'adresser des messages troublent la relation entre la population et le politique. J'avais hésité à l'époque de la Marche Blanche : je n'y avais pas été. C'est un peu trop facile de dire : "Je suis avec vous, regardez...". Mais alors qui est concerné ?

Recevez-vous des retours inquiets de vos collègues européens ?

Nos amis hollandais qui ont beaucoup d'humour ont inscrit le point de la situation belge à l'ordre du jour de leur réunion de gouvernement cette semaine. Nous, on a jamais eu l'outrecuidance de faire ça quand ils ont mis six mois à faire leur gouvernement. Chacun son style. Ce qui surprend les collègues européens, c'est que le pays continue de tourner et que le Premier ministre continue à donner la position belge dans les sommets européens. Il n'y a pas de blocage. J'ai connu le cas des Pays-Bas, où il n'y avait plus personne pour les représenter dans les réunions européennes.

Avez-vous conscience du ras-le-bol qui monte dans la population ? Et du sentiment d'humiliation des francophones ?

J'aimerais bien que les francophones s'organisent. J'ai parlé de la patrie francophone et de la nation francophone en septembre. J'ai demandé qu'on s'organise, on m'a répondu : "c'est de la cuisine institutionnelle, ça ne sert à rien". Résultat, on a perdu trois mois. On est toujours entre l'idée de tout arrêter et l'idée du compromis. Mais arrêter pour faire quoi ? C'est la question que je me pose. S'il y a avait une autre solution évidente, elle serait déjà d'application.

Pour la génération d'hommes politiques flamands qui négocient, l'Etat, c'est la Flandre...

Beaucoup d'anciens disent souvent : de mon temps... pendant le temps qu'on essaye de mettre un gouvernement en place, plusieurs tombaient à l'époque. Et les générations qui nous ont précédés, celle qui était aux responsabilités dans les années 60, par exemple, a quand même réussi la performance de mettre l'Etat belge en faillite. Je suis aux Finances depuis 8 ans et j'espère, si j'y reste encore 4 ans, arriver à atteindre la moyenne européenne en matière d'endettement alors que, début 80, la Belgique était le pays malade de l'Europe.