"Une situation très brouillonne"

Quelle lecture un spécialiste fait-il du mois d'alerte terroriste ? L'avis de Joseph Henrotin, géostratège belge, chargé de recherche ("Capri" à Aix-en-Provence), rédacteur en chef adjoint de "Défense et sécurité internationale".

Roland Planchar

entretien

Quelle lecture un spécialiste fait-il du mois d'alerte terroriste ? L'avis de Joseph Henrotin, géostratège belge, chargé de recherche ("Capri" à Aix-en-Provence), rédacteur en chef adjoint de "Défense et sécurité internationale".

Quelle image l'état d'alerte donne-t-il à la population ?

Elle est très brouillonne, parce qu'on a surtout mis l'accent sur la démonstration, sur la visibilité des forces de l'ordre et de la communication gouvernementale. En gros, on a montré les muscles, pour dire qu'on faisait quelque chose. Le problème, c'est qu'il faut s'interroger sur la pérennité d'une telle stratégie contre-terroriste. On a observé qu'il faut tenir compte, dans le développement temporel, de l'"avant-attaque" (renseignements, dispositifs juridiques, etc.), de "pendant l'attaque" (les services de secours, etc.) et de l'"après-attaque", ce que cela va laisser comme marque sur les gens et sur la vie politique (comme le renversement électoral en Espagne, après les attentats de Madrid, ou la poussée extrémiste aux Pays-Bas, après la mort de Theo Van Gogh).

La gestion du terrorisme ne peut donc en aucun cas se limiter aux services de renseignement et à la police. Mon impression est que la stratégie belge marche sur une seule jambe. Et même ainsi, la question qui se pose, après un mois, est de savoir si on va rester dans cet état en permanence, si on va connaître encore des situations ubuesques comme la fermeture du marché de Noël, qui n'aurait pas pu empêcher un terroriste de frapper. Faire croire le contraire à la population, c'est lui mentir et, en cas d'attaque réelle, cela se paierait très cher côté confiance. D'autant que des études faites sur le sujet montrent que le Belge se sent déjà désinformé et ne fait guère confiance au monde politique. Sur ça, le gouvernement a eu tout faux...

On a dit pendant des années que la Belgique n'était pas une cible. Mais les gens ne sont pas idiots et se disent qu'il n'y a pas beaucoup de raisons pour qu'il y ait moins de menace en Belgique. Et que le gouvernement tente d'un coup de rattraper le décalage de façon spectaculaire, ce n'est pas la bonne solution.

Il faut aussi expliquer le pourquoi des mesures. Or ici, on dit que le terroriste Trabelsi a eu un GSM dans sa prison... On capture 14 personnes, mais on les relâche... Bref, tout cela est tellement brouillon que, plutôt que de sécuriser la population, on l'a désorientée.

Et quelle image tout cela donne-t-il au plan international ?

Beaucoup d'étonnement, avant tout, une grande interrogation, ensuite, et ce en France comme au Royaume-Uni. Où certains m'ont cité les mots : "Poudre aux yeux". L'impression qui résulte de mes contacts est en tout cas inquiétante, quand on me dit au Royaume-Uni que nous nous y prenons "comme des manches". Mais cela n'a pas fait les gros titres, en France, et je n'ai pas vu de grande réflexion de fond sur le sujet.

Etes-vous d'accord avec le Centre de crise qui ne revoit pas le niveau de sécurité pour la venue du président Musharraf ?

Cet homme est une cible ambulante, il ne faut pas se voiler la face. Mais de là à changer des mesures dont on ne connaît d'ailleurs pas tout, non. Le Centre a raison. Le risque n'est pas plus élevé qu'en cas de sommet européen, même s'il est vrai que les factions pakistanaises d'Al Qaeda ont de gros moyens. A ce sujet, je note que ce qui est important, c'est la symbolique de la venue de Musharraf, lequel est une clef de la situation en Afghanistan. C'est une évolution : si on veut réduire le risque jihadiste ici, il faudra donc avant tout le réduire là-bas, qui sait négocier plus durement avec lui...